Casey, Béatrice Dalle, Virginie Despentes et le groupe Zëro, sur la scène du Théatre du Nord avec Viril, au nom d'un féminisme révolutionnaire

Publié le Mis à jour le
Écrit par Daniel Ielli

Trois femmes engagées donnent leur voix à des textes qui illustrent les luttes féministes et antiracistes. Porté par un son post-rock joué en live et une mise en scène coup de poing, Viril est programmé les 23, 24 et 25 mai au Théâtre du Nord à Lille.

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Sur la scène, des rampes de spots comme pour un concert. Une lumière orangée vient trouer une brume de fumée artificielle. Le son des trois musiciens du groupe lyonnais Zëro résonne alors et Béatrice Dalle entre. Micro à la main, sa voix puissante interpelle le public :

J'écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. Et je commence par là pour que les choses soient claires : je ne m'excuse de rien, je ne viens pas me plaindre. Je n'échangerais ma place contre aucune autre parce qu'être Virginie Despentes me semble être une affaire plus intéressante à mener que n'importe quelle autre affaire.

Virginie Despentes

King Kong Théorie

Le ton est donné. Les voix se succèdent et donnent corps à des textes qui expriment les différentes faces d'un féminisme révolutionnaire. Celui issu de l'alliance des traditions minoritaires et des revendications lesbiennes, prolétariennes, trans, racisées et indigènes.

Ainsi Virginie Despentes scande les mots de la féministe basque Itziar Ziga, "personne ne pourra me faire taire ni me dire ce que je peux dire, ni comment je dois le dire".

Quand Béatrice Dalle reprend le texte mythique I want a President écrit par l'artiste américaine Zoe Leonard en 1992, après la guerre du Golfe et en pleine crise du sida, le public mesure combien son message est toujours d'actualité, 30 ans après. Sa lecture commence ainsi : "je veux une gouine comme Présidente." A quelques semaines de l'élection présidentielle, la comédienne semble alors porter les revendications d'électrices de 2022 :

Je veux une Présidente de la République qui vit sans clim, qui a fait la queue à l’hôpital, à la CAF et au Pôle Emploi, qui a été chômeuse, licenciée économique, harcelée sexuellement, tabassée à cause de son homosexualité, et expulsée.

Zoe Leonard

I want a President, 1992

Dans la salle, la lumière éblouit les spectateurs, la musique se fait hypnotique, les comédiennes s'effacent au profit des mots. Une expérience sensorielle rare pour mieux éveiller les consciences politiques.

Et je veux savoir pourquoi ce que je demande n’est pas possible ; pourquoi on nous a fait gober qu’un président est toujours une marionnette : toujours un micheton et jamais une pute. Toujours un patron et jamais un travailleur. Toujours menteur, toujours voleur, et jamais puni.

Zoe Leonard

I want a President, 1992

Les textes se chevauchent et se répondent pour former ce que l'écrivaine noire américaine Audre Lorde appelle une "guérilla poétique". 

A son tour Casey, vient slamer. Celle qui occupe une place à part dans le rap français et dénonce à travers sa musique le racisme, décrit la banlieue ou l’histoire coloniale française et l’esclavage, apporte sa force et sa rage au texte du philosophe Paul B. Preciado. Lui qui théorise notamment dans son œuvre l'abolition des différences entre les sexes, les genres et les sexualités, a publié de nombreuses tribunes dans Libération :

La transsexualité est un sniper aveugle comme le rire, éclatant comme l’amour, aussi tendre et tolérant que le sont les chiennes. De temps en temps, il tire, sur une professeure en province ou sur un père de famille, et boum.

Paul B. Preciado

Homosexualité, transsexualité : nous sommes partout - Tribune dans Libération le 14/02/2014

En tant que personne Trans, Paul B. Preciado connait le sens des mots. Pour les personnes non concernées, il est préférable de ne pas utiliser les termes "transsexualité" ou "transsexuel.le" car ils renvoient à un univers médical pathologisant, à une époque où ces femmes et ces hommes étaient classé.e.s comme déviant.e.s par les autorités de santé. Aujourd'hui les mots "transidentité" ou "personne trans(genre)" sont préférés.

Viril, une programmation engagée

Viril, est un choc pour celles et ceux qui ne connaissent pas les traditions lesbiennes radicales et antiracistes du féminisme. Ce projet commun porté par Béatrice Dalle, Casey, Virginie Despentes, et le groupe Zëro autour de David Bobee, bat en brèche les certitudes d'une société hétéronormée. Pour le directeur du Théâtre du Nord, programmer Viril, après Peer Gynt, est un moyen de présenter au public lillois l'étendue de ses esthétiques et d'affirmer un engagement féministe.

Quand la représentation s'achève, l'énergie poétique vibre encore. Longtemps. La salle est debout, conquise. Sans aucun doute, un spectacle nécessaire pour tous les publics dans la mesure où il suscite l'éveil de la conscience féministe. Les spectateurs peuvent alors avoir le sentiment d'appartenir à la puissance d'un mouvement collectif capable de résister, lutter et transformer la réalité. De quoi réjouir les femmes et les hommes investi.e.s à parité dans cette production dont les trois dernières représentations, annulées pour cause de Covid-19, ont été reportées aux 23, 24 et 25 mai prochains.