Festival de Cannes 2022. Entretien avec Arnaud Desplechin dont le film Frère et Sœur tourné en partie à Lille et Roubaix est en lice pour la Palme d'or

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Écrit par Camille Di Crescenzo avec Christelle Massin

De retour en compétition à Cannes, le Roubaisien Arnaud Desplechin présente Frère et Sœur. Un drame familial tourné en grande partie à Lille et à Roubaix. Rencontre avec l'enfant du pays.

Un frère et une sœur à l'orée de la cinquantaine ...Alice (Marion Cotillard) est actrice, Louis (Melvil Poupaud) fut professeur et poète. Alice déteste son frère depuis plus de vingt ans. Ils ne se sont pas vus depuis tout ce temps. Lors du décès de leurs parents, ils vont être amenés à se croiser. 

Avec Frère et Sœur, en compétition à Cannes, Arnaud Desplechin signe un drame familial sur fond de haine. Une thématique que le réalisateur roubaisien avait déjà abordée dans Un conte de Noël. Il se confie à notre journaliste Christelle Massin.

"La haine, ce n'est qu'un autre visage de l'amour"

Christelle Massin : Pourquoi la haine est un sujet qui vous travaille autant, qui vous hante peut-être ? 

Arnaud Desplechin : ce motif me hante très certainement sur un plan intime, parce qu'être l'objet d'une colère, d'une haine, ce sont des choses qui me font peur. Les plans intimes, ça m’intéresse. Je me souviens quand je montais ma pièce de théâtre, c’était un Strindberg. Et le motif de la pièce, c’était la haine dans un couple. À chaque fois, je pensais, oui, mais la haine ce n’est qu’un autre visage de l’amour. Si ce n’est pas un autre visage de l’amour, ça ne m’intéresse pas. Donc comment faire pour démonter ça. Dans Un conte de Noël qui est un film où il y avait déjà ce motif d’une sœur, Anne Consigny, qui détestait son frère Mathieu Amalric, le film était tellement construit autour de plein de digressions, que j’avais laissé un peu Elisabeth avec son chagrin à la fin. Je la laissais, je la filmais sur un balcon. Elle semblait plus soulagée mais je n’avais pas réglé. Là, je me suis dit, non. Je vais faire un film obsessionnel, il n’y a plus aucune digression. Il y a une cible, une flèche, point barre. On ne fait que ça. On ne raconte que ça. 

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"La haine, ce n'est qu'un autre visage de l'amour" ©FTV

C.M. : être amputé d’un membre de sa famille, c’est comme être amputé d’un membre ?

A.D. : je crois. La question de l’amputation, c’est quelque chose qui ne se répare pas. Vous voyez des amis, vous pouvez en avoir d’autres. Vous pouvez même divorcer, avoir d’autres épouses etc … vous ne pouvez pas avoir un père, une mère, un frère, une sœur différents. Vous avez ceux qui vous ont été donnés. Bien sûr, vous pouvez avoir un ami qui vous dit : "tu es mon frère". Vous pouvez avoir une amie et lui dire : "tu es ma sœur". Mais ce n’est jamais la même chose. Donc oui, c’est une amputation.

"On va réparer la vie"

C.M. : faire le deuil d’un être vivant, c’est plus difficile que faire le deuil d’un mort ?

A.D. : oui, je crois que ce n’est pas possible. Il faut trouver d’autres techniques pour régler cette question et c’est ça que j’avais proposé, ce qui semble totalement prétentieux de ma part. Je me souviens très bien quand j’ai écrit la première lettre à Julie Peyr, la co-scénariste.  Juste après avoir montré Roubaix, une lumière à Cannes, j’étais parti quelques jours début juillet et je lui ai dit voilà, on va réparer la vie. Ce que je ne sais pas faire dans la vie, on va le faire en fiction. Et en fiction, on va y arriver. On va trouver des solutions, on va les proposer aux spectateurs. On va dire c’est comme ça qu’il faut vivre.

CM : que lisez-vous sur le visage de Marion Cotillard et que lisez-vous sur le visage de Melvil Poupaud ?

AD : je lis le visage de Marion comme une carte. Et ce que je trouve magnifique, c’est que c’est une énigme. Je lis de l’enfance. Je lis aussi un chagrin. Je lis une solitude. Je ne sais pas si c’est un chagrin d’enfant ou d’une femme qui arrive à maturité. C’est cette carte qui est indéchiffrable, qui pour moi, fait le prix du film. Dans le visage de Melvil, je lis un deuil qui n’a pas de fin puisque ce genre de deuil n’a pas de fin, qui est le deuil d’un enfant. 

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"Je lis le visage de Marion comme une carte" ©FTV

"Le dialogue c'est ça qui est important"

CM : dans ce climat émotionnel d’extrême tension, on parlait de grande violence des sentiments, sur le tournage, est-ce que parfois vous vous laissez emporter ?

AD : jamais. Je pense aux films les plus tragiques que j’ai vus, les plus violents. Je vois Les communiants d’Ingmar Bergman, et quand vous achetez l’édition de Taschen de Bergman, vous voyez les photos d’Ingmar avec ses actrices, ils rigolent comme des bossus sur les tournages. Moi je crois qu’à la bonne entente, le cinéma, le théâtre, ce sont des tout-petits mondes fermés. Ce qui est bien, c’est que ce soit enchanté. Je ne crois pas du tout aux mythologies qui dit qu’il faut torturer l’acteur, le brutaliser, pas du tout. La bonne entente, le dialogue, c’est ça qui est important. C’est de les faire rire surtout quand ils doivent jouer des choses tragiques. Pour les soulager, vous essayez de trouver des bonnes blagues pour les faire rigoler entre deux larmes. C’est ça que vous essayez de faire

CM : est-ce qu’un cinéaste comme vous, doute encore ?

AD : bien sûr. Enormément. C’est comme le trac, ça ne s’améliore pas. Je croyais que ça s’améliorait avec les premiers films, ce n’est pas vrai. Il n‘y a aucun changement.

"Je sais que je suis névrosé"

CM : vous êtes cinéaste, pourriez-vous devenir psychanalyste ?

AD : ça ne m’intéresserait pas. J’ai fait cette année En thérapie, une expérience formidable, et je m’identifie tellement aux névrosés que je n’ai pas du tout le désir d’être celui qui sait. Moi, ça me va très bien d’être ignorant. Je sais que je suis névrosé, c’est comme ça et je ne désire pas du tout m’améliorer. Je n’ai jamais désiré être celui qui sait. Même comme réalisateur, je n’ai pas envie d’être un réalisateur dictatorial à la Stroheim. J’admire Stroheim. Je n’ai pas envie d’être comme ça. Ça me va très bien de douter, de me tromper.

"Tourner à Roubaix, c'est toujours un plaisir"

C.M. : lorsque vous tournez dans votre région, dans la métropole lilloise, terre de vos souvenirs, est-ce toujours un plaisir ou parfois une douleur ?

A.D. : J’ai un plaisir sucré de tourner là-bas. Là, pour moi, c’était l’aventure parce que ça ne se passait pas à Roubaix, ça se passait à Lille. Je me souvenais quand j’étais petit pour aller au cinéma, on faisait du stop à Roubaix pour aller à Lille ou des fois on prenait le tramway mais c’était il y a très longtemps, le tramway était plus long à l’époque, il n’y avait pas encore le métro. Donc arrivé à Lille, la ville où il y avait le cinéma, évidemment c’était magique. Là on tournait au théâtre du nord. J’ai gardé quand même dans les repérages, quelques scènes à Roubaix pour pouvoir retourner dans des terres que je connais.

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"Tourner à Roubaix, c'est toujours un plaisir"

"C'est une fable qui peut parler à n'importe qui"

CM : qu'avez-vous ressenti quand vous avez appris que votre film était sélectionné pour Cannes ?

AD : un très très grand soulagement. Je ne sais pas pourquoi j’étais si soulagé. C’est une toute petite histoire de famille qui se passe dans cette ville que j’ai tellement filmée, à Roubaix. Je retrouve même le nom de la famille, les Vuillard. Est-ce que ça ne regarde que moi ou est-ce que ça regarde le monde ? Et voilà que tout d’un coup, on est en sélection officielle. Ça veut dire que cette histoire, c’est une fable qui peut parler à n’importe qui. N’importe qui peut s’en servir. Et par rapport aux acteurs, j’étais très ému quand on a appris cette sélection.