Guerre en Ukraine : de Kharkiv à Lille, le destin du jeune Rodion qui rêve du conservatoire de musique

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Une matinée de mars, cet étudiant ukrainien de 18 ans débarquait seul à la gare de Lille, après avoir fui les bombardements russes. Aujourd'hui, il est hébergé dans une famille nordiste, apprend le français et se projette dans la musique. Sans jamais oublier la guerre.

L’horloge de la gare Lille Flandres vient de sonner 11 heures. Dehors, le ciel est immaculé, le soleil brille. Un jeune homme sort du train en provenance de Paris. Habillé d'une veste noire sur un tee-shirt camel, il avance seul sur le quai, se fondant dans la foule. Ce voyageur, quelque peu éreinté, vient de traverser toute l’Europe après avoir quitté Kharkiv, au lendemain des premiers bombardements russes. Il s'appelle Rodion, a 18 ans, et rêve un jour de devenir musicien professionnel.

Sur le parvis de la gare, personne n’est là pour accueillir ce jeune réfugié ukrainien. Il porte un sac de sport dans le dos et un autre en bandoulière. Ses seuls bagages dans lesquels il y a quelques vêtements, un chargeur de téléphone portable, et pas mal de tracas aussi. Rodion ne connaît pas la ville, sait juste qu'elle est jumelée avec Kharkiv. Mais on lui a parlé d’une adresse où il pouvait trouver du monde : l’église gréco-catholique ukrainienne, rue de Canteleu. Alors il erre dans les rues, en direction de l’édifice.

Les bénévoles au chevet du jeune homme

C’est à ce moment que le parcours - le destin ? - de Rodion va prendre une nouvelle tournure. Des membres d'une association lilloise - Lille aide l'Ukraine - avaient eu connaissance de son arrivée dans la matinée. L'un d'eux se met alors à sa recherche. Il le trouve assis sur un banc, discute ensemble, avant de manger un bout. De là, une chaîne de solidarité se met en place pour accompagner le jeune homme.

D'abord, une famille l'héberge en urgence pendant quelques jours. Elle habite dans le Douaisis, mais voilà, Rodion rêve d'intégrer le conservatoire de Lille, et pour cela doit se rapprocher de la cité nordiste. Des bénévoles cherchent une solution, le réseau d'entraides pour l'accueil des Ukrainiens se met en branle, une réponse est vite trouvée.

A Marcq-en-Barœul, en banlieue de Lille, Armelle et Mathias ont une chambre de libre à l'étage de leur maison, après le départ d'un de leurs quatre enfants. "On avait envie et on avait besoin de faire quelque chose et d'aider, racontent ceux qui ont habité cinq ans en Pologne, pays voisin de l'Ukraine. On ne pouvait pas rester les bras croisés". En lien avec l'association Lille aide l'Ukraine, ils proposent de loger Rodion, qui débarque alors dans son nouveau foyer. On est fin mars.

"Quand il est arrivé, il était fermé, taciturne"

La nouvelle chambre de Rodion est dépouillée de tout décor. Les murs sont blancs et restés vierges depuis le départ de la fille d'Armelle et Mathias. "Ça me va, je suis assez minimaliste, se contente le jeune homme. Même si le blanc, ça fait un peu hôpital, mais bon, je ne vais pas repeindre la chambre, je ne suis pas chez moi." Sur son bureau, traîne l'essentiel. A savoir, son chargeur de portable, le plan des lignes de métro Ilevia, et un paquet de tabac. "Il ne fumait pas d'ailleurs quand il est arrivé, constate Armelle, un brin soucieuse. Maintenant, il allume une cigarette dès le matin."

Le jeune homme s'assoit sur le bord de son lit, la guitare sur les genoux : "tu veux que je joue une chanson ?" Il gratte un air de bossa nova qui remplit la chambre de chaleur. Armelle se tient debout à la porte, admire l'aisance du garçon et son plaisir à jouer. "Quand il est arrivé, il était fermé, taciturne, éteint, se rappelle Armelle. Alors on essaie de lui rendre la vie un peu plus légère." Rodion repose sa guitare. Ou plutôt, la guitare qu'on lui a trouvée grâce à la solidarité sur les réseaux sociaux.

La fuite de Kharkiv dans la "panique"

Car la sienne, de guitare, est restée dans les méandres de la guerre. Dans son appartement, à Kharkiv. Le jour de son départ de la ville, le 24 février, tout s'est fait très vite. "Il était 6 heures du matin, c'était la panique, se souvient-il. Ma mère est venue me chercher chez moi, avec ma grand-mère, pour nous dire qu'on devait partir rapidement. Avec mon beau-père, qui est Turc, ils avaient trouvé une voiture pour quitter le pays." A quatre dedans, pas assez de place restante pour embarquer tous ses biens. "J'ai pris quelques vêtements et mon portable, c'est tout, précise-t-il. Mais ma guitare est la chose qui me manque le plus, elle était parfaite."

Il ne vous le dit pas, mais ils n'ont pas toujours dormi à l'hôtel le soir, ils ont fait plusieurs nuits à quatre dans leur voiture.

Armelle

Poussée dehors par l'invasion de l'armée de Poutine, la famille a pris la route de l'exode. De l'est de l'Ukraine, elle a rejoint la frontière roumaine, puis la Bulgarie, avant d'atteindre Istanbul, après environ une semaine de route. Quand il raconte cette traversée, le jeune homme fait bref : "oui, ça allait", "non, ce n'était pas trop dur". Pas de complainte. "Il ne vous le dit pas, mais ils n'ont pas toujours dormi à l'hôtel le soir, ils ont fait plusieurs nuits à quatre dans leur voiture", complète Armelle. Après plusieurs jours en Turquie, il a pris un vol pour Paris, où il a rejoint son frère légionnaire pour quelques jours. Sa famille, elle, est restée sur les bords du Bosphore.

Un sentiment de culpabilité persistant

Que cache la pudeur du jeune homme quand il raconte ce périple ? De la fierté ? Un sentiment de culpabilité vis à vis de ses compatriotes restés en Ukraine ? "Ma situation est bonne, répète Rodion. La leur est pire." Alors pas question de se plaindre. A sa famille, restée en Turquie, et ses amis d'Ukraine, il ne raconte rien de son quotidien en France. Ce qui ne l'empêche pas de prendre des nouvelles tous les jours. "Je leur demande s'ils ont encore de la nourriture, de l'électricité ou de l'eau pour prendre une douche, explique-t-il. Mais ça devient compliqué pour eux."

Zelenski ? Il est brave, fort, avec lui je pense qu'on peut gagner la guerre.

Rodion

Il suit l'évolution de la guerre chaque jour. "Dès que je me réveille, je regarde les actualités sur mon téléphone", dit-il. Au sujet de son président ukrainien, Volodymyr Zelensky, il est dithyrambique : "Il est brave, fort, avec lui je pense qu'on peut gagner cette guerre, lance-t-il. Je ne pensais pas qu'il serait aussi bon, c'est une belle surprise."

Premier rendez-vous au conservatoire

Désormais, Rodion rêve d'intégrer le conservatoire de musique de Lille pour y suivre ses études. Il veut devenir musicien, et plus spécifiquement guitariste, un instrument qu'il pratique depuis l'âge de 10 ans. A Kharkiv, il étudiait déjà la musique, le chant, la danse, à l'université. "J'aimerais y retourner un jour pour donner des cours", confie-t-il.

Pour étudier, le jeune homme doit apprendre à parler français. Il a commencé à suivre des cours, à hauteur de 4 heures par semaine, donnés par des bénévoles au sein d'une association. Aussi, de son côté, il passe entre 30 minutes et 1 heure chaque jour sur l'application Duolingo sur son téléphone, pour apprendre la langue.

Le jeune réfugié reste dans l'attente d'un rendez-vous à la préfecture du Nord, afin d'obtenir son titre de séjour. "Il commence à sortir faire le tour du quartier avec le chien, mais j'ai l'impression qu'il a encore peur de se déplacer sans cette autorisation", observe Armelle. Un statut spécifique de "protection temporaire" est accordé aux déplacés ukrainiens pour une durée de six mois, renouvelable. 

L'avenir de Rodion dans son nouveau foyer s'inscrit en pointillé, au fil des jours. "On ne se pose pas la question de comment cela va évoluer, explique Armelle. On fait les choses dans l'instant présent." D'ailleurs, le lendemain de notre rencontre, Rodion devait se rendre à son premier rendez-vous avec un professeur du conservatoire. Un grand jour ? "Tous les jours sont importants en ce moment, dit-il. Je ne saurais pas vous dire pourquoi."

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