"Ils viennent aussi pour se retrouver, peut-être même pour se séduire" : qui sont vraiment les joueurs de casino ?

Depuis l'avènement des machines à sous dans les années 90, les casinos n'ont cessé de diversifier leur clientèle, pour faire de leur établissement une destination loisir comme une autre. Qui sont les joueurs ? Pourquoi viennent-ils, en sachant qu'il y aura plus de perdants que de gagnants ?

"On vient toujours en couple, je ne peux pas faire sans madame !" Alain, 71 ans, est en position de capitaine face à la machine à sous. D'une main, il tient celle de son épouse, Joëlle, 68 ans. L'autre lui sert à appuyer sur le bouton de la machine, qui bientôt lui dira s'il a eu un peu de chance. Ce n'est pas encore le jackpot, c'est donc autour de Joëlle de lancer le mécanisme. On sent les habitués, et on ne se trompe pas : Joëlle et Alain sont là environ trois fois par semaine, ils fréquentent le casino Barrière de Lille depuis son ouverture, en 2010.

Ils ne se risquent jamais vers les tables de jeux : "Ah non, ça j'n'aime pas, balaie Alain. Là, les machines, ça m'amuse beaucoup plus ! Un moment donné, on se dit toujours qu'on va remporter un peu le gros lot, même si, comme dirait l'autre, c'est superfétatoire (rires). Mais c'est l'attrait du jeu, en jouant raisonnablement. Moi, je suis comme Aragon : "Le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard". Chaque instant qui passe est un émerveillement !" L'enthousiasme est communicatif, même si tout le monde n'a pas toujours le même moral de fer. "Ici on voit quand même des mauvais perdants ! Il y en a pas mal, d'ailleurs..." se moque gentiment Joëlle.

Sans le savoir, ce couple de retraités qui s'adonne au jeu par hédonisme est finalement assez typique de la clientèle des casinos. La vraie, pas celle des films. Cela fait 20 ans que Jean-Pierre Martignoni, sociologue et spécialiste du "gambling contemporain", étudie les joueurs et leurs motivations. Qui fréquente le plus les casinos ? Que viennent-ils y trouver ? Âge, genre, catégorie professionnelle... Il a tout décortiqué, au prix de centaines de soirées en immersion, qui n'ont en rien diminué sa fascination.

Casinos, le paradis des seniors

Et selon lui, il faut s'y faire, le monde des casinos appartient majoritairement aux seniors. Les 61-70 ans sont la première clientèle, à 21%, suivie par les 50-60 ans. "Une note sur les personnes du quatrième âge, les 71 ans et plus, on les retrouve aussi de manière assez significative. Dans certains casinos, pendant mes enquêtes, dès qu'on descendait un peu au sous-sol, en plein après-midi il y a 40 personnes âgées en train de danser. Ils jouent, mais ils viennent aussi pour se retrouver, peut-être même pour se séduire encore, vous voyez", s'attendrit le sociologue. On les retrouvera moins les week-ends, ou tard dans la nuit, mais toute la journée, les temples du jeu sont à eux.

A cet égard, le casino de Lille est presque une exception. "Les profils sont diversifiés, d'abord parce qu'on a une amplitude d'ouverture très importante, on ouvre de 10h à 4h du matin : les clients du matin ne sont pas ceux de la nuit, la clientèle hôtel n'est pas celle de la clientèle spectacle... précise Laurent Balmier, directeur responsable du resort Barrière. La clientèle est à l'image du lieu où on est implanté : à Lille, on a une grosse population jeune, étudiante, plus typique des milieux urbains, c'est différent par exemple en station balnéaire. On est sur une clientèle avec une moyenne âge un peu en dessous de 40 ans."

Car si les personnes âgées ont fait des casinos leurs nouveaux salons de thé, plus chics et plus licencieux, ils n'y viennent pas que pour être entre eux. Ils partagent l'espace avec des joueurs de tous âges. "Ce n'est pas si courant que ça, on est dans une société très compartimentée par l'âge. Dans les casinos, on se mélange, l'ambiance est conviviale, festive, bon enfant. Je dirais que le casino constitue un espace social intergénérationnel qui est assez atypique. Les petites vieilles, elles adorent fréquenter des petits jeunes. Et là, ils ont une occupation commune, on est sur la machine à sous d'à côté, la conversation s'engage facilement !"

Jean-Pierre Martignoni l'a constaté : le casino, c'est un lieu où l'on peut choisir d'être seul, ou d'être avec. "On a souvent accusé les machines à sous d'être individualistes, un joueur par machine, mais c'est faux. Il y a une riche sociabilité et même une riche socialité, un terme qui désigne plutôt des rencontres éphémères" défend le sociologue.

Femmes, le jeu vous aime

Les machines à sous, ce sont celles qui ont provoqué, dès le début des années 90, un bouleversement de la clientèle, à commencer par la féminisation. Les femmes représentent maintenant près de la moitié des clients des casinos  : 48%, contre 52% d'hommes. "On ne peut pas dire que les jeux sont vraiment sexués mais en gros, les machines à sous traditionnelles sont plutôt jouées par les femmes alors que les vidéopoker sont majoritairement masculins" esquisse Jean-Pierre Martignoni. "Les femmes qui jouent en ligne nous citaient cette raison de ne pas oser aller dans des lieux [PMU, courses hippiques..., ndlr] où les femmes sont regardées négativement. Les casinos eux, ont tout fait pour ouvrir davantage aux femmes un espace de jeu qui est traditionnellement masculin."

Car si les machines à sous sont finalement autorisées en France à la fin des années 80, c'est que le secteur du jeu périclite, et que l'urgence est de relancer l'intérêt des habitués autant que d'attirer des nouvelles clientèles. Les professionnels des casinos sentent l'opportunité, et font converger leurs efforts dans ce sens. "Les casinotiers ont su faire évoluer leur offre : l'accueil, la sécurité, l'animation - avec une féminisation du personnel - mais aussi l'hygiène. Par exemple l'entretien des toilettes, mais aussi l'interdiction du tabac dans les casinos, est un élément qui a favorisé cette féminisation" retrace le sociologue. Désormais, le casino accueille aussi bien la mère au foyer en quête d'un bref répit dans l'après-midi que la serveuse qui passera un petit moment de déconnexion à la fin de son service de nuit.

La fausse mort de l'élitisme, le vrai jeu du privilège

Les casinos sont-ils passés du club d'élite au loisir de masse ? Ils naviguent en permanence sur une fine ligne entre le oui et le non : faire rentrer tous les clients, mais en leur donnant à tous l'impression d'être des privilégiés. "Tout le monde peut rentrer, mais à Deauville par exemple, vous avez un salon particulier avec des machines à sous à grosse dénomination. Au sein d'un même casino, vous allez avoir une brasserie pas chère, et un restaurant haut de gamme", souligne Jean-Pierre Martignoni.

A Enghien-les-Bains, le plus grand casino de France, un salon très privé a même été ouvert avec vue sur le lac et un somptueux bar sculpté, ouvert à la demande d'un unique client fortuné, dont le nom reste confidentiel. La mise minimale sur la table de blackjack est fixée à plusieurs centaines d'euros. Mais même dans les salles ouvertes à tous, pas d'économies sur le décor. "Le lieu séduit, et il y a tout une mythologie autour, dans la littérature, dans les films... Ce sont des lieux de séduction, et ça valorise les personnes qui les fréquentent. Ce n'est pas du toc ! Les bâtiments sont souvent des bâtiments historiques qui ont été rénovés, on investit dans le prestige : les tapis, les lumières, les couleurs... Ces éléments valorisent les populations qui fréquentent les lieux."

De fait, toutes les catégories professionnelles investissent les casinos. Les employés, d'abord, représentent la majorité de la clientèle : 46%, quand les populations ouvrières représentent seulement 12%. "La sociologie des CSP est très différente le week-end, note le sociologue aux 20 ans d'enquête. En toute logique, les personnes qui travaillent sont plus nombreuses à venir le week-end que la semaine. Si l'on précise un peu, ce sont les cadres et professions intellectuelles supérieures, les professions intermédiaires, qui jouent davantage le week-end. Par contre, les employés pèsent le même poids la semaine et le week-end. Les artisans et commerçants sont bien plus présents la semaine, par définition. Tout ça pour dire qu'une majorité de gens travaillent, et c'est logique : il faut de l'argent pour jouer."

Exit les discours sur l'addiction au jeu des plus pauvres, ils sont "à 100 lieues de la réalité" assène Jean-Pierre Martignoni. "Le but de la sociologie, ce n'est pas de faire la morale, c'est de comprendre, et je crois que les pauvres jouent malgré les discours moralisateurs sur le jeu. En réalité, la majorité des joueurs est très raisonnable. Les "pauvres" devraient se cantonner à ne pas boire, ne pas fumer, ne pas jouer... Mais ils veulent aussi avoir une vie, c'est pour ça qu'on les retrouve dans les casinos ! Au fond, ils auraient bien plus de raisons de jouer que les riches", estime l'expert.

Les clients le savent bien, "il y aura plus de perdants que de gagnants, rappelle le directeur du casino de Lille, Laurent Balmier. Souvent, on dit qu'on vient dans un casino pour perdre de l'argent, mais on vend un moment de distraction qui a un coût. Si demain, vous partez passer la journée à Disney, vous en aurez pour plus cher ! La plupart des gens se déterminent un budget avant de venir. Ils sont toujours gagnants quand ils partent, parce qu'ils ont passé un bon moment, et c'est au moins ça qu'on leur doit."

Intéressée, festive, existentielle : notre raison de jouer

Pourquoi venir, alors, quand est lucide sur ses chances de perdre ? "Je viens pour me distraire, pour le jeu, pas nécessairement pour le gain. C'est pour passer le temps, pour moi c'est une distraction, répond Christian, 68 ans, qui s'active devant une des machines du casino de Lille. Disons que c'est un peu festif ! On est un peu dans un monde virtuel, un peu coupés de l'extérieur. D'ailleurs il n'y a pas trop de vue sur l'extérieur, rit-il en désignant à la ronde les murs sans fenêtres. Depuis que je suis tout petit je suis joueur, et maintenant que je suis en retraite, je m'adonne à ma passion !"

Le plaisir, c'est aussi la première motivation de Salim, 38 ans, éducateur sportif, qui vient jusqu'à trois fois par semaine. "Je viens parfois pour décompresser de la journée. ça nous arrive de venir en couple, de se retrouver tous ici entre amis. On joue un peu, puis on va se restaurer, boire un verre..." Là encore, l'obsession du gain est bien loin.

"Les psychanalystes freudiens estiment que les joueurs jouent pour perdre, pour se punir", moque Jean-Pierre Martignoni, dont les enquêtes disent tout autre chose. "La première motivation, à 21%, c'est de gagner de l'argent, avec toutes les nuances que cela comporte. Ils ne veulent pas forcément décrocher le gros lot, mais forcément, un jeu d'argent, on y va avec l'envie de gagner de l'argent. Cette première motivation est intéressée et logique, estime le chercheur. Les autres motivations soulignent les fonctions hédonistes, existentielles, ludiques et festives."

Pour son enquête, le sociologue n'a pas proposé de liste de réponses à cocher : l'important, ce sont les mots des joueurs. A 19%, ils jouent "pour le plaisir", à 14% pour "passer le temps", puis pour "s'amuser", "se distraire".  Ces 5 réponses résument 70% des motivations des joueurs. Les motivations secondaires restent pour la plupart sur cette note positive. "On joue aussi pour oublier ses soucis, se vider la tête, pour le simple plaisir de jouer, pour rencontrer des gens... L'ambiance et le faste des casinos attirent aussi de nombreux joueurs. J'ai tout de même trouvé un ou deux joueurs, sur mille interrogés, qui jouaient pour perdre. Mais c'est peut-être aussi la réponse du tac au tac, pour se moquer du sociologue", sourit Jean-Pierre Martignoni.

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