"Nos empoisonneurs doivent être jugés" : les victimes de l’amiante réclament toujours un procès pour obtenir justice

Dix-neuf ans après la première mobilisation pour la justice et contre l’oubli des victimes de l’amiante, l’association régionale de défense des victimes de l'amiante (ARDEVA) du Nord et du Pas-de-Calais organisait une nouvelle mobilisation, vendredi 15 décembre. Objectif : interpeller le parquet pour demander un procès au pénal et juger ceux qu’elle estime responsables de cette intoxication massive.

“Mon mari a travaillé jour et nuit pour que l’on ait un confort, un toit sur notre tête, que nos enfants fassent des études et pendant ce temps-là, on l’empoisonnait tous les jours à petit feu”, raconte dans un sanglot Yvette Loyer. Elle est de celles que l’on surnomme les veuves de l’amiante, ces femmes dont les maris sont décédés des suites d’une exposition prolongée à ces filaments invisibles, issus d’un matériau utilisé dans le bâtiment et l’industrie. 

Jean Loyer est décédé il y a neuf ans d’un mésothéliome de la plèvre, aussi appelé cancer de l’amiante. La tumeur s'est propagée en six mois. Jusqu’à ce soir de novembre que se remémore douloureusement Yvette Loyer : “Il s’est tourné vers moi et m’a dit ‘je te dis au revoir parce que je m’en vais’. Je lui ai demandé où il comptait aller comme ça, en pyjama. J’étais dans le déni, j’étais persuadée que mon mari allait guérir. Et puis il est parti”, raconte-t-elle. 

Le combat pour la reconnaissance

Lorsque les premiers symptômes ont commencé à se déclarer, sept ans après le début de sa retraite, le représentant de la sécurité sociale venue rencontrer la famille s’est montré formel : il avait été exposé lors de son travail à l’usine des Dunes, à Leffrinckoucke, en tant que contrôleur métallurgique. Aujourd’hui, c’est pour lui qu’elle se bat encore pour obtenir une reconnaissance : 

Je me bats pour que ces gens qui ont mis cette cochonnerie sur le commerce, qui n’ont pas prévenu du danger, qui n’ont pas donné de protection payent, qu’ils s’excusent et qu’ils reconnaissent leur torts.

Yvette Loyer, veuve de l’amiante

Ce combat, c’est aussi celui de l’association régionale de défense des victimes de l'amiante (ARDEVA) du Nord et du Pas-de-Calais, qui a organisé ce vendredi 15 décembre une manifestation devant le tribunal de Dunkerque. “Nous n’attendons pas, ne voulons pas, n’exigeons pas que des têtes soient coupées, ça n’aurait pas de sens. Mais il faut un débat public”, assène Pierre Pluta, président de l’association, reçu ce matin par la procureur de la République de Dunkerque, qui a indiqué que le dossier était traité à Paris.

Pour un aveu de culpabilité

Veuves, veufs et victimes de l’amiante réitèrent encore une fois la demande de tenue d’un procès pénal qui puisse faire office de “débat public”. Et ce pour comprendre pourquoi l’amiante n’a pas été interdite plus tôt, pourquoi il a continué à être utilisé et pourquoi personne n’a été inquiété pour cela. Selon une étude de Santé publique France, l’amiante aurait provoqué entre 120.000 et 180.000 décès en France. 

Ce minéral fibreux a été interdit par le gouvernement français en 1997. Pourtant, l’association pointe du doigt le fait que l’amiante a continué à être utilisée alors que son caractère cancérogène était officiellement connu depuis des dizaines d’années et que la catastrophe sanitaire était même “annoncée dans les rapports officiels”, d’après l’ARDEVA. 

Le CPA, "structure criminelle"

L’association, créée en 1996, pointe du doigt divers responsables - personnalités politiques, médicales, scientifiques, représentants des salariés, ayant siégé au Comité permanent amiante (CPA), actif de 1982 à 1995 et ayant permis selon Pierre Pluta de faire gagner “13 ans de profits” aux industriels. “Imaginez les milliers de morts que cela représente, commente-t-il avec colère. Ils savaient que ce matériau en apparence inerte était une véritable bombe à retardement.”

Ce ne sont pas les empoisonneurs qui paient les conséquences de ces fautes graves, mais bien nous. Tant qu’ils n’ont pas rendu de comptes à la justice, c’est un permis de tuer en toute impunité qui leur est délivré.

Pierre Pluta, président de l’ARDEVA

Les victimes souhaitent ainsi comprendre pourquoi l’institution judiciaire, “chargée de mettre en œuvre l’action publique et de représenter les intérêts de la société”, comme l’indique le communiqué, “s'oppose depuis plus de vingt ans” à expliquer publiquement les véritables raisons de cette interdiction jugée tardive. 

La première plainte a en effet été déposée il y a vingt-sept ans, tandis qu’il y a dix-neuf ans jour pour jour était organisée en ce même lieu la première marche des veuves pour la justice et contre l’oubli, comme le rappelle Pierre Pluta : “Nous ne pouvions pas imaginer que nous en serions encore au même point aujourd’hui.”