Réforme des retraites. La pénibilité du travail, source d'inquiétude dans les Hauts-de-France : "je ne me vois pas continuer à être à genoux pour faire ce boulot"

La Première ministre, Élisabeth Borne, a dévoilé le projet de réforme des retraites mardi 10 janvier, proposant de reculer l'âge légal de départ à 64 ans, avec une possibilité de départ anticipé à 62 ans pour raisons de santé. Dans les Hauts-de-France, les professions sujettes à la pénibilité du travail sont très représentées.

Le sujet fera sûrement la une de l'actualité politique pendant encore plusieurs semaines : le gouvernement Borne propose de décaler l'âge de départ à la retraite de 62 à 64 ans d'ici à 2030, pour tous les actifs ayant commencé à travailler après 20 ans.

"Tenir compte de la pénibilité de certains métiers"

Les annonces sur la prise en charge de la pénibilité étaient également très attendues. "Un système juste, c'est aussi tenir compte de la pénibilité de certains métiers, a déclaré la Première ministre en conférence de presse. Nous devons mieux reconnaître l'impact d'autres contraintes sur la santé des travailleurs, notamment le port de charges lourdes ou les postures pénibles. Pour ces travailleurs, nous allons renforcer le suivi médical, repérer les fragilités et mieux accompagner ces salariés vers des dispositifs de départ anticipé à 62 ans pour raisons de santé." Aujourd'hui, il est possible de partir en retraite à 60 ans pour raisons de santé, sous certaines conditions.

Des promesses qui n'ont pas suffi à convaincre l'opposition. François Ruffin a réagi sur Twitter, qualifiant Élisabeth Borne de "juge qui annonce la sentence" : "peine de deux ans pour tous les caristes, les femmes de ménage, les auxiliaires de vie, tous les travailleurs qui tiennent le pays debout".

Mais de quoi parle-t-on quand on parle de "pénibilité au travail" ? La loi tient compte de trois facteurs : les contraintes physiques marquées (manutention manuelle de charges), l'environnement physique agressif (agents chimiques dangereux, bruit, températures extrêmes), et le rythme de travail (le travail de nuit, les horaires décalés, le travail en 3x8...).

"Il faudrait qu'ils viennent voir les conditions sur les chantiers"

Parmi les professions les plus sujettes aux facteurs de pénibilité, on retrouve bien sûr les agriculteurs, qui sont plus de 20 000 dans la région, et les ouvriers, qui sont plus de 700 000 en Hauts-de-France d'après l'Insee. Avant les annonces du gouvernement, François, ouvrier du bâtiment à Dunkerque, faisait part de ses inquiétudes à nos journalistes : "Il y a beaucoup de collègues qui sont rincés à force de faire ce métier-là, alors, à 65 ans, je ne me vois pas continuer à être à genoux pour faire ce boulot. L'État, il faudrait qu'il vienne voir sur les chantiers les conditions, il pleut, on est dehors, on bosse par tous les temps..."

Un peu plus loin, sur les quais, les dockers craignent quant à eux de perdre leur régime spécial, négocié en 2011, qui leur permet de partir à la retraite à 58 ans. "Je ne suis pas encore en âge de partir, mais les années passant, je sens bien qu'il est de plus en plus compliqué d'avoir une bonne cadence", constate Ulrick Hennebert, docker depuis 25 ans.

Avec l'âge on a un peu plus de mal au niveau concentration, et à tenir sur le temps.

Ulrick Hennebert, 47 ans, docker

Franck Gonsse, secrétaire général des dockers de Dunkerque, confirme : "Partir à 58 ans, c'est déjà dur. Descendre dans les cales, faire le calage des marchandises, monter dans des portiques, être secoués dans des engins, charger les bateaux avec des outillages très lourds..." Élisabeth Borne a bien confirmé mardi 10 janvier la volonté du gouvernement de "fermer la plupart des régimes spéciaux existants" pour tous les nouveaux embauchés, qui seraient donc affiliés au système général de retraite. 

À noter qu'en contrepartie, elle propose de faciliter les reconversions et de "créer un fonds d'investissement dans la prévention de l'usure professionnelle, doté d'un milliard d'euros.

Les militaires, policiers, sapeurs-pompiers et aides-soignants de la fonction publique hospitalière, pourraient quant à eux "continuer à partir plus tôt", compte tenu de leur "exposition aux risques", a promis la ministre.

La question de l'espérance de vie

Pour certains, la question de la durée et de la qualité de vie à la retraite se pose également. Jean-Marc, ouvrier à Château-Thierry, ne mâche pas ses mots : "Travailler deux mois de plus, je veux bien, mais pas des années entières, j'ai déjà du mal à porter. J'en ai connu qui sont partis en retraite, et deux mois après, ils étaient dans le trou."

Un constat douloureux qui se vérifie par les chiffres de l'Insee : l'espérance de vie des ouvriers et des agriculteurs, deux catégories socio-professionnelles largement sujettes à la pénibilité, est bien moindre que celle des cadres, notamment chez les hommes. Parmi les 5% des personnes les plus pauvres, un quart des hommes sont déjà décédés à 62 ans, contre 5% des plus fortunés.

Pas de changement pour les personnes inaptes et invalides

Élisabeth Borne a néanmoins affirmé que le départ à taux plein serait maintenu à 62 ans pour les personnes en invalidité ou en inaptitude.

L'annonce a fait réagir Marine Tondelier, secrétaire nationale d'Europe Écologie - Les Verts et conseillère régionale des Hauts-de-France. Sur Twitter, elle qualifie la réforme de "brutale et injuste" et estime que le gouvernement tente de "faire passer pour une concession le fait de ne pas demander aux personnes inaptes et invalides de travailler deux ans de plus".

Plusieurs syndicats ont déjà annoncé une journée de mobilisation contre cette réforme le 19 janvier.