L'histoire du dimanche - Léonie Vanhoutte, d'infirmière à la Croix-Rouge à lieutenante du plus grand réseau d'espionnes de la Première Guerre mondiale

Léonie Vanhoutte est infirmière à la Croix-Rouge de Roubaix quand éclate la Première Guerre mondiale. Elle rejoint rapidement le réseau Alice, l'un des plus grands réseaux d'espionnage féminin actifs en 14-18, spécialisé dans le transfert de messages codés.

"Une jeune fille d'allure modeste attend sous le regard méfiant de la sentinelle allemande. Elle semble timide et bien inoffensive; les lunettes dont son nez est chaussé achèvent de donner à son frais visage une expression sérieuse et réservée : c'est Léonie Vanhoutte." La scène, reconstituée dans le film Sœurs d'Armes, se déroule en 1915. Dans le Nord, Louise de Bettignies et sa lieutenante, Marie-Léonie Vanhoutte, sont le cauchemar des Allemands. La première, née dans une famille aisée de Saint-Amand-les-Eaux, a des connexions dans les plus hautes familles d'Europe. La seconde a grandi dans une modeste maison, rue de la Vigne à Roubaix. Son père est encolleur dans une usine de tissus. Mais "la patricienne et la plébéienne" s'élèveront ensemble contre l'occupation.

Une infirmière sur le chemin de la résistance

En 1914, lorsque la guerre éclate, Marie-Léonie Vanhoutte, qui se fait plus volontiers appeler Léonie, a 26 ans. Elle est infirmière, en stage à la Croix Rouge de Roubaix. "Dès les premiers jours, elle participe à la mise en place d'une ambulance [...]  et soigne les blessés français jusqu'en janvier 1915, raconte l'historienne Isabelle Vahé, qui a publié un livre consacré à cette figure de la résistance. À partir de janvier 1915, elle est confrontée à un dilemme : les blessés français et anglais sont remplacés par les blessés allemands. Sa hiérarchie lui demande de rester à son poste."

Non seulement Léonie Vanhoutte refuse et fait demi-tour, mais elle emporte avec elle, son brassard et sa carte d'infirmière. Ils lui serviront bientôt : elle apprend par son frère que des soldats anglais se cachent à Lille et cherchent un moyen de gagner la Hollande. Ils veulent aller se battre auprès des forces anglaises, quelques jeunes Roubaisiens se tiennent prêts à partir avec eux.

Seule, "elle entreprend ainsi un premier voyage en Flandres en repérant les lieux de passage. Elle va réitérer plusieurs fois le voyage avec des Roubaisiens ou des Anglais ; elle transporte également du courrier"relatent Sandrine Gorez-Brienne et Corinne Vérizian-Lefeuvre dans Visions d'un Roubaix occupé . Selon les notes de Marie-Léonie Vanhoutte, conservées dans les archives générales du Royaume de Belgique, elle repère et recense en chemin les mouvements de troupes allemands, et l'emplacement de certains équipements militaires comme des batteries. Naturellement, elle se met en quête d'un réseau de résistance qui pourrait bénéficier de ces informations.

Léonie et Louise, deux femmes à la tête du réseau Alice

Cela tombe bien car à Lille, Louise de Bettignies a entamé la création d'un réseau d'informateurs, avec l'aide des services secrets britanniques. Elle se fait connaître lors du siège de Lille, en octobre 1914, où elle distribue de la nourriture aux soldats. En 1915, elle fait passer des courriers vers la France libre. Ils sont écrits au jus de citron, le message ne se révèle que lorsqu'on roussit le papier à la flamme. Les renseignements anglais, toujours en guerre contre l'Allemagne, repèrent rapidement son potentiel.

Le réseau de Louise de Bettignies, appelé "réseau Ramble" ou "réseau Alice"  est actif jusque septembre 1915 et rassemble une centaine d'agents, de toutes conditions sociales. Essentiellement composé de femmes, il est l'un des plus grands réseaux d'espionnage féminin de la Première Guerre mondiale. Ses membres sont chargés d'espionner les "passages de trains, mouvements de troupes, emplacements de canons, dépôts de munitions, champs d'aviation, plans et photos des tranchées jusqu'aux lignes les plus rapprochées d'Armentières et l'arrière jusqu'en Belgique", comme le détaille Léonie Vanhoutte après sa première rencontre avec Louise de Bettignies. La jeune infirmière accepte de se joindre à elle, et devient rapidement sa première lieutenante et bras droit, sous le pseudonyme de Charlotte Lameron. 

Les deux femmes se retrouvent deux fois par semaine chez le couple Geyter, pilier de leur réseau, dont la maison abrite un laboratoire de chimie industrielle. Là, on prépare et on recopie les courriers en s'assurant qu'ils soient indéchiffrables pour l'ennemi. Pour cela, les deux femmes utilisent des méthodes particulièrement minutieuses. Les lunettes caractéristiques qui mangent le visage de Léonie Vanhoutte sont en réalité un accessoire de résistante. Léon Poirier le raconte dans le scénario du film biographique Sœurs d'Armes.

3000 mots secrets sur un verre de lunettes

"Léonie Vanhoutte range ses fameuses lunettes dans un étui (...) Mais ce ne seront pas ses mains le lendemain qui les en retireront. Ce seront des mains d'homme. Ces mains dessertiront délicatement un des verres, le présenteront à la chaleur d'une lampe à alcool, l'introduiront au moyen d'un passe-vues spécial dans une lanterne de projection...

Et sur un écran apparaîtront, agrandis, visibles, lisibles, les mots et les chiffres minuscules écrits à l'encre sympathique sur un morceau de cellophane appliqué contre le verre.

Léon Poirier

Ce sont de précieuses indications sur les batteries et les dépôts de munition qui entourent Ostende." Selon l'historienne Isabelle Vahé, en travaillant à la loupe, les deux femmes sont capables d'inscrire jusqu'à 3000 mots sur un verre de lunette. D'autres messages, toujours rédigés à l'encre invisible, sont transportés dans le talon d'une chaussure, la doublure d'une cravate, la poignée d'un sac à main, des tubes d'aquarelle... D'avril à septembre 1915, Louise de Bettignies et Léonie Vanhoutte assurent l'essentiel des transits. Elles transportent des messages plusieurs fois par mois.

D'abord, Léonie Vanhoutte prend ses informations et sa feuille de route à Gand, en passant par Mouscron. Mais la route est rapidement surveillée par les Allemands. Le réseau Alice ouvre donc une nouvelle brèche sur la ligne Bruxelles-Anvers. Les renseignements amassés et transmis par ses membres permettent le bombardement quasi-systématique des canons allemands, et de certains trains, par l'armée britannique. 

"Le froid, la faim, 175 grammes de pain par jour"

Mais l'étau se resserre sur la jeune infirmière roubaisienne et sa cheffe de guerre. Dans ses notes, rapportées par Isabelle Vahé lors d'un colloque devant le Sénat en 2018, Léonie Vanhoutte fait part d'un "incident" survenu le 8 septembre 1915. "Mme De Geyter qui à quelques occasions avait porté le courrier à Bruxelles, se voyant sur le point d'être fouillée à Tournai, en revenant, y abandonna un manteau renfermant des "papiers compromettants". Le réseau finit par être infiltré : le 24 septembre, Léonie Vanhoutte tombe dans le piège tendu par la police allemande, et est arrêtée lors d'un faux rendez-vous entre résistants. Le 20 octobre, c'est le tour de Louise de Bettignies. Les deux femmes sont toutes deux condamnées à mort devant le Conseil de guerre, pour trahison.

Mais leur peine est finalement commuée : réclusion à perpétuité pour Louise de Bettignies, 15 ans de travaux forcés pour Léonie Vanhoutte. Elles sont transférées ensemble à la prison de Siegburg, en Allemagne, avec d'autres résistantes. Le lieu, décrit par l'historienne Françoise Thébaud, est un "enfer" où sont entassées 300 prisonnières. 

Le froid, la faim, 175 grammes de pain par jour, un peu d'ersatz de café, deux soupes de plus en plus claires.

Françoise Thébaud

Entre les murs de la prison, ces résistantes de tous horizons vont continuer de s'entraider et de résister à leur manière : certaines transmettent toujours des messages codés, et célèbrent symboliquement les fêtes nationales françaises. Alors qu'elles sont forcées de participer à la confection de missiles allemands, elles fomentent une grève. Léonie Vanhoutte est contrainte de travailler comme infirmière au sein de la prison. Elle s'épuise à endiguer une épidémie de typhus qui fait des ravages chez ses codétenues et qu'elle contracte elle-même. Louise de Bettignies s'éteint en septembre 1918, à Cologne, des suites d'une pleurésie, deux mois avant la libération de la prison de Siegburg. C'est donc seule que Léonie Vanhoutte regagne la France : elle est de retour à Roubaix le jour de Noël 1918.

Une "authentique héroïne" couverte de médailles

Les britanniques sont les premiers à reconnaître l'héroïsme de Léonie Vanhoutte, que son amie Louise de Bettignies appelait affectueusement "Minou". Winston Churchil lui adresse une lettre au nom du roi d'Angleterre, lui témoignant de "la plus haute appréciation des services rendus." Plusieurs médailles lui seront décernées Outre-Manche et en Belgique. La jeune infirmière, 31 ans alors, est décorée en 1919 de la Croix de Guerre française. En 1927, elle est faite chevalier de la Légion d'honneur. Et quand c'est Louise de Bettignies que l'on célèbre, Marie-Léonie Vanhoutte est toujours présente. Discrètement, sans s'exprimer, mais toujours là. 

Léonie Vanhoutte s'illustrera encore lors de la Seconde Guerre mondiale : avec l'aide de son mari, Antoine Rédier, elle aide de jeunes Français, dont son propre fils, à passer la frontière espagnole. Dans les années 60, la santé précocement abîmée par ses dures conditions de détention en Allemagne, elle s'installe dans une maison de repos, à Boulogne-Billancourt.

C'est là qu'arrivera le courrier qui lui annonce sa promotion au rang d'officier de la Légion d'honneur. Jean Rédier, le beau-fils de Léonie Vanhoutte prie le Grand Chancelier de bien vouloir procéder au plus vite. "Ma belle-mère est en effet impotente et grabataire, il nous a été très difficile de lui faire remettre officiellement cette décoration", écrit-il le 14 mars 1966. La rosette sera bien décernée à cette "authentique héroïne", qui meurt couverte d'honneurs, de médailles et de reconnaissance le 4 mai 1967. Une rue de Roubaix porte aujourd'hui son nom.