Prodiges de la République : à Roubaix, l'engagement sans faille de l'association Da-Mas enfin récompensé

Depuis 20 ans, César-Paulo Massano, co-fondateur de l'association Da-Mas se démène pour que les jeunes roubaisiens puissent créer, trouver leur voie, devenir à leur tour des acteurs de la société. Il a appris, début juillet, sa nomination au sein de la promotion 2021 des "Prodiges de la République".
Des membres de l'association Da-Mas sur la Grand Place de Roubaix dans le cadre de leur action "Police-Population"
Des membres de l'association Da-Mas sur la Grand Place de Roubaix dans le cadre de leur action "Police-Population" © Frédérik Giltay / France Televisions

"De nombreux candidats étaient présents, et ça représentait bien la France : il y avait de toutes les couleurs, c'était beau ! Moi, j'avais juste reçu un mail où on me dit : "vous allez être récompensé", trois semaines avant la cérémonie. Je me suis dit "ah, c'est sympa, je vais quand même mettre une chemise", plaisante César-Paulo Massano. A 41 ans, ce Roubaisien qui a cofondé l'association Da-Mas ("donne plus", ndlr) a été distingué dans la dernière promotion des "Prodiges de la République", révélée le 14 juillet 2021. Cette cérémonie récompense des "personnes particulièrement investies au service de la collectivité et des autres", qui ont un parcours et un profil "méritant et inspirant".

Investi, méritant, inspirant : c'est sans doute une bonne défition pour César-Paulo Massano. Passionné de musique depuis l'âge de 9 ans, il intègre la compagnie Dans la rue la danse avant de fonder Da-Mas en 2001, avec des amis d'enfance. "A ce moment-là, il y a avait toutes les disciplines qui touchent au hip-hop. Pour nous, les jeunes des quartiers de Roubaix, la musique est un moyen de nous exprimer. Pendant qu'un jeune est au football, ou en train d'écrire du rap, il n'est pas dehors en train de s'égarer. Nous, on voulait écrire les meilleurs textes, préparer les meilleurs concerts, c'était ça nos buts."

"On arrive à faire passer des valeurs aux jeunes"

Peu de temps après la création de l'association, Da-Mas est repéré par la radio Skyrock et participe au concours Max de 109, qui révèlera notamment La Fouine. "Même si on n'a pas gagné, ça a donné une grande visibilité à notre musique et notre action. Les centres sociaux nous ont sollicités. On avait 20 ans, mais déjà cette responsabilité de transmettre notre art aux plus jeunes, se souvient César-Paulo Massano. On se structure, et on comprend que grâce à la musique, on arrive à faire passer des valeurs aux jeunes, des messages positifs. A cette époque, on ne s'imaginait pas qu'on pourrait avoir un impact, mais on en a eu un."

La force de Da-Mas, c'est d'ajouter sans cesse des cordes à son arc. La musique comme vecteur d'ascension, César-Paulo Massano l'a découvert parce qu'il validait, en paralèlle de son engagement associatif, un diplôme d'éducateur spécialisé. Aujourd'hui, grâce à d'autres équivalences, il occupe le rôle de manager au sein de sa structure. L'une de ses collègues a pris des fonctions administratives, d'autres ont appris à maîtriser l'enregistrement de la musique. D'effort en effort, la "Da-Mas Family" a créé un processus bien rôdé pour pousser la jeunesse de Roubaix à donner le meilleur d'elle-même.

"Les jeunes, ce sont déjà des citoyens, et c'est l'avenir. On a tous les profils, y compris des jeunes qui vont à l'école, et qui réussissent. Mais c'est ces projets ambitieux qui vont nous permettre de toucher ceux qu'on n'arrive pas à atteindre. On parle de jeunes "invisibles", pour moi c'est un mot assez vulgaire, ceux qui ne sont pas dans les dispositifs de droit commun. Nous, on va les toucher à travers un concert de rap, et si on arrive ensuite à les raccrocher à un projet, tant mieux." Car parmi ces jeunes qui se disputent pour être le nouveau Gradur, certains ont un talent pour la musique, d'autres moins. La proximité qu'on a avec eux nous permet de leur dire : "si la musique, ça te va pas, tu peux faire un autre métier, il y a d'autres branches". S'enclenche ensuite une redirection vers les acteurs adaptés : l'AFPA, la mission locale, la ville, ou encore d'autres associations spécialisées. 

Le Québec, une source d'inspiration

Son inspiration, Da-Mas est beaucoup allé la chercher de l'autre côté de l'Atlantique, au Québec. Depuis 2012, chaque année, l'association se rend sur place et accueille une délégation québécoise dans le cadre d'un échange géré par le Bureau de Consultation Jeunesse du Québec. "Les québécois disent qu'être aux côtés des jeunes, c'est un privilège, apprécie César-Paulo Massano. En 2012, ils travaillaient déjà sur les thématiques de la discrimination, les questions liées aux personnes transgenre, des choses qui chez nous sont arrivées bien plus tard. On a observé comment ils accompagnaient les jeunes, et ces pratiques sont venues nous enrichir. Quand on réfléchit, le rap aborde tous les sujets."

Depuis, Da-Mas s'attaque à des sujets tous plus sensibles les uns que les autres. Les addictions ont été le premier sujet abordé dans le cadre de nouveaux ateliers-débats. Avec le concours de l'Association Addictions France (ex-ANPAA), et la promesse d'un enregistrement studio à la fin du parcours, l'opération est un succès. "Quand on leur dit ça aux jeunes, forcément, ils sont supers motivés. Et ensuite, ils se rendent compte que finalement, ils ne se sentent même pas obligés, ils aiment bien, ça finit par les intéresser. Et là on part dans des débats, vous n'imaginez même pas !" rit paternellement César-Paulo Massano.

Mais le projet le plus emblématique, et sans doute le plus difficile, c'est l'opération Police-Population. En 2020, la sous-préfète de Roubaix, Johanna Buchter, se déplace dans le quartier des Trois Ponts et, auprès du centre social, s'enquiert des problématiques du quartier. Les relations avec la police arrivent en bonne place au classement. Invitée autour de la table de réflexion, Da-Mas propose d'implanter un projet importé du Québec, à commencer par une session débat.

"Avant les débats, on a fait un temps de préparation pour les jeunes et les parents, puis pour les policiers et les professionnels. On prépare le public à se rencontrer. Ça, ça permet d'échanger. On a même eu des pompiers dans le dernier débat, parce qu'on s'est aperçus que malheureusement, ils se faisaient caillasser. Même les jeunes qui ont participé à la discussion étaient choqués, ils ont dit qu'ils ne trouvaient pas ça normal. Un des pompiers leur a dit : "merci, je suis content de l'entendre dire". Cette action qui nous a été confiée, on va être à 200% dessus" illustre avec conviction le nouveau Prodige de la République. 

D'autres ateliers sont ensuite venues se greffer sur le dispositif, comme la journée Prox'Raid Aventure, un village d'animations organisé le 20 juillet sur la Grand Place de Roubaix. Avec ses projets, Da-Mas cible en plein coeur les besoins du territoire et de leurs habitants. Initialement réservé aux quartiers Est, l'opération est maintenant menée dans toute la ville de Roubaix.

"Pour connaître les besoins des gens, il faut écouter ceux qui sont au plus près"

Pour César-Paulo Massano, c'est avant tout ce rôle qui lui ont permis, à lui et à son association, d'être distingués par le dispositif Prodiges de la République. "Les associations sont proches du public, et ça rassure aussi l'Etat. Elles font remonter ce qui va, ce qui ne va pas, les besoins du public. Tant mieux qu'elles soient récompensées ! C'est aussi un enjeu de décentralisation du pouvoir, analyse le co-fondateur de Da-Mas. Pour connaître les besoins des gens, il faut écouter ceux qui sont au plus près, et aujourd'hui, c'est les associations. Le fait qu'on puisse répondre, donner autant d'énergie pour notre public, c'est ce qui a fait que j'ai été nominé. L'Etat aujourd'hui nous fait confiance, ils acceptent de déléguer un certain pouvoir."

Cette récompense peut-elle aider au rayonnement de Roubaix, ville régulièrement exploitée pour ses faits divers ? Pour César-Paulo Massano, l'enjeu n'est pas vraiment là. "Qu'on le veuille ou non, les gens parleront. Roubaix, c'était une capitale du textile, c'est aussi les frères Mulliez, le café Grand-Mère. Ça dépend de l'oeil de la personne qui regarde, de son savoir. Les médias ne nous facilitent pas toujours la tâche, ils doivent faire leur buzz. Mais il en faut. Il paraît que tant qu'on en parle, c'est positif !"

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