Coronavirus - “Si ma mère meurt, je ne pourrai pas la voir” : la souffrance des familles de résidents en Ehpad

Depuis plusieurs semaines, les visites des familles sont interdites dans les Ehpad (image d'illustration). / © Guillaume BONNEFONT / MAXPPP
Depuis plusieurs semaines, les visites des familles sont interdites dans les Ehpad (image d'illustration). / © Guillaume BONNEFONT / MAXPPP

Trois semaines après le début du confinement, près de 2500 résidents d’Ephad sont décédés à cause de l’épidémie de Covid-19. Pour les familles, l’inquiétude mêlée à un sentiment d’impuissance est difficile à vivre au quotidien.   
 

Par MCP

Ce Covid-19, qui ôte le goût et l’odorat, qui épuise et qui ceinture la poitrine, Corinne le sent dans tout son corps depuis le 20 mars.

Aide-soignante dans un Ehpad près d’Abbeville, elle a attrapé le virus pendant ses jours de repos. Soulagée de n’avoir contaminé aucun de ses résidents, elle est encore épuisée : "J’ai perdu du poids, je suis incapable de rester debout plus de 20 minutes".
 

Des cas de Covid-19 dans l'Ehpad

Mais pendant ce face à face avec l’ennemi, Corinne pense surtout à sa mère, âgée de 84 ans. Atteinte d’Alzheimer, cette dernière est confinée dans l’Ehpad Edith Piaf, situé à Bruay-la-Buissière, dans le Pas-de-Calais. "On a appris ce matin (le 6 avril, ndlr) qu’il y avait un cas suspect dans l’unité Alzheimer où réside ma mère, raconte Corinne. Avant, j’allais la voir tous les dix jours et là ça fait un mois et demi que je ne l’ai pas vue, c’est très difficile à vivre".
 

Tiraillée entre ses réflexes de soignante et son inquiétude pour sa mère, Corinne privilégie les textos au personnel de l’Ehpad pour prendre des nouvelles. "Je sais qu’ils sont débordés car il y a des cas avérés dans le reste de la maison de retraite, précise-t-elle. Ils font le maximum avec le minimum".

Le 2 avril, la directrice de l’Ehpad où réside la mère de Corinne a d’ailleurs lancé un appel  à la solidarité pour récupérer davantage d’équipements de protection, comme le relaient nos confrères de la Voix du Nord. Pas de quoi rassurer l’aide-soignante et sa sœur : "Le plus difficile, c’est de ne pas savoir comment elle va. On me donne de ses nouvelles mais je ne peux pas le constater par moi-même ! Je me dis que si elle attrape le Covid-19 et qu’elle en meurt, mes sœurs et moi ne pourront pas la voir. C’est dramatique."
 

Loin des yeux

La crainte de ne pas pouvoir accompagner ses proches jusqu’au bout se transforme parfois en dure réalité pour certaines familles. Le 25 mars dernier, la grand-mère de Jennifer Deberles est décédée à l’âge de 85 ans. Hospitalisée quelques jours plus tôt, son état de santé s’est subitement dégradé. "Sa mort n’a aucun lien avec le coronavirus, précise Jennifer. Ça faisait plusieurs semaines qu’on ne l’avait pas vue à cause du confinement, mais on a pu lui rendre visite rapidement à l’hôpital avant qu'elle ne nous quitte. Par contre, son mari, Paul, n’a pas pu la voir". 
 
Mariés depuis plus de 65 ans, Paul et Denise vivaient ensemble dans une maison de retraite de l'Oise. / © J. Deberles
Mariés depuis plus de 65 ans, Paul et Denise vivaient ensemble dans une maison de retraite de l'Oise. / © J. Deberles
 

Aujourd’hui encore, il se lève la nuit pour aller voir la chambre de ma grand-mère


Depuis six mois, Paul et Denise résidaient dans la même maison de retraite, située à Méru dans l’Oise.  L’enterrement de Denise s’est fait en petit comité, mais Paul, lui-même atteint d’Alzheimer, n’a pas pu assister aux funérailles de sa femme. "C’est le médecin qui a dû lui annoncer le décès de son épouse, ça a été un gros choc pour mon grand-père, raconte la jeune femme, émue. Ils sont restés mariés plus de 65 ans, ils étaient encore très proches malgré la maladie. Aujourd’hui encore, il se lève la nuit pour aller voir la chambre de ma grand-mère".
 
 

Une absence difficile à expliquer

Au chagrin s’ajoute ensuite le sentiment d’impuissance. Pour la famille de Jennifer, impossible de réconforter Paul, âgé de 89 ans : "Il est très mal, il ne mange pas. On le voit sur Skype et il paraît très fatigué, voire inexistant, il ne fait que dormir". Avant la crise, Jennifer et ses proches rendaient visite au couple chaque dimanche matin. "On ne sait pas s’il a compris le motif de notre absence, s’il est conscient du contexte. Si ce n’est pas le cas, notre absence a dû être très brutale".

Malgré leurs inquiétudes, Jennifer et Corinne n’ont que des mots positifs pour qualifier les soignants qui prennent soin de leurs proches. "Précautionneux", "courageux", "compréhensifs". Preuve que la peur et l’angoisse n’ont pas encore pris le pas sur la reconnaissance.
 

A lire aussi

Sur le même sujet

Les + Lus