Dans son livre "La battue", le photoreporter Louis Witter raconte de l'intérieur la crise migratoire calaisienne

Le photographe et journaliste Louis Witter a passé plusieurs années à raconter le quotidien des exilés de Calais. Le 3 février, il a publié un livre, "La Battue", dans lequel il revient en particulier sur la politique du "zéro point de fixation" et le "harcèlement" policier.

Nous sommes le 29 décembre 2020 à Calais, au petit matin. Ce jour-là, un groupement de CRS s'apprête à procéder, comme tous les deux jours, à l'expulsion d'un campement de fortune occupé par des exilés qui attendent une chance de passer en Angleterre. Ils sont accompagnés par les agents de la compagnie de nettoyage Ramery. 

Une tente, un couteau et une polémique

Ceux qui ont déjà vécu les expulsions se mettent tout de suite en action. Des hommes, femmes, enfants, replient leurs tentes en catastrophe et rassemblent leur maigre bagage. Akam, un jeune kurde d'une vingtaine d'années qui a combattu contre l'Etat Islamique ferme son sac à dos.

"Les équipes de nettoyage s’approchent de sa tente sans même un regard pour lui. "What they do ?" s’inquiète le jeune homme en se tournant vers moi. (...) Je distingue le couteau que l’un d’eux enfonce nonchalamment dans la toile de la tente".

Le photoreporter Louis Witter appuie alors sur son objectif. Sa photo, reprise par de nombreux médias, crée un effet de choc et cause même une polémique nationale, où Gérald Darmanin et Eric Dupond-Moretti montent vivement au créneau. 

L'histoire de cette photo ouvre le premier chapitre du livre de Louis Witter, La Battue, sorti le 3 février aux Editions du Seuil. "J'ai repris mes carnets de notes, mes photos depuis 2016... Ce n'est pas un essai de spécialiste, ni un manifeste politique mais en tant que journaliste, j'ai une multitude de récits qui trouvent leur place sur la toile de fond", explique-t-il à France 3.

"Quand on vient, vous allez là-bas puis après vous revenez"

Dans l'ouvrage de 160 pages, les récits d'hommes, de femmes et d'enfants soudain jetés sur les routes s'entrecroisent avec le bilan de 30 ans de lois sur l'immigration au niveau national comme européen et qui n'ont fait que durcir les conditions de vie des populations déplacées. 

Dans un rapport paru fin 2021, l'organisation Human Rights Watch estime que "les pratiques de la police" sur le littoral "ont rendu la vie des migrants de plus en plus misérable". L'organisation parle de "traitements dégradants" et du "harcèlement" auquel sont soumis les exilés par des forces de l'ordre envoyées toutes les 48h à 72h pour empêcher l'installation de campements de fortune. 

Le livre fait d'ailleurs une place au témoignage des CRS qui procèdent à ces opérations. Obéissant aux ordres reçus par leur hiérarchie, ces hommes constatent, eux aussi, le manque d'efficacité de cette politique dite du "zéro point de fixation", destinée à empêcher qu'une nouvelle "jungle" de Calais ne voie le jour. 

Louis Witter rapporte ainsi ce dialogue entendu lors d'une expulsion, en novembre 2021. "Un bénévole s’approche des policiers qui descendent de leurs camions et demande au gradé d’expliquer aux personnes exilées la raison de leur présence. L’un des gendarmes qui accompagnent le commissaire se fait alors un brin plus bavard que d’ordinaire. "Tous les trois jours, quand on vient, vous allez là-bas, puis après vous revenez, c’est tout."

Calais, une ville devenue "forteresse"

Inlassablement, les campements se reforment, montés par des exilés qui continuent d'affluer pour tenter le dangereux passage vers l'Angleterre. Et ce, malgré les 100 millions d'euros dépensés par la France en 2020 pour la mobilisation quotidienne de la police de Calais, souligne le reporter dans son livre. 

"La politique du zéro point de fixation à des conséquences concrètes sur la vie des gens, à commencer par personnes exilées, leur santé physique et mentale. Elle a des conséquences pour les associations humanitaires, qui voient leurs actions entravées. Et enfin, elle a des conséquences sur les Calaisiens", constate Louis Witter. 

"Calais est devenue une ville-forteresse où on ne fait pas 100m sans croiser des policiers, un caméra de surveillance ou du barbelé."

Louis Witter

Face aux drames humains, la solidarité

Le journaliste le constate, la politique migration n'a fait que se durcir depuis les années 1980 et la frontière, elle, déplacée à Calais par les accords du Touquet de 2003, n'a fait que se militariser. En conséquence, "en 2020, l’explosion des départs en bateau a coïncidé avec l’explosion de la régularité des expulsions matinales. Ils étaient 1 843 à avoir traversé la Manche en 2019, contre près de 8 500 en 2020" rappelle Louis Witter. 

Ce nombre a exponentiellement augmenté depuis, entraînant avec lui son lot de drames. En novembre 2021, 27 réfugiés avaient trouvé la mort après le naufrage de leur embarcations. Sur le seul mois de janvier 2023, déjà 1180 personnes ont tenté de rejoindre l'Angleterre sur des bateaux de fortune, selon le ministère de la Défense britannique. 

Face au désespoir des exilés du littoral, la population locale s'est montrée largement au rendez-vous de la solidarité. "Je parle aussi des calaisiens et des calaisiennes dans ce livre, revendique Louis Witter. Politiquement et médiatiquement, on a tendance à opposer les calaisiens et les migrants comme si c'étaient deux mondes qui ne se croisent pas et ne se connaissent pas. En fait, il y a des solidarités locales extrêmement fortes et la situation n'est pas aussi manichéenne." 

"Une bonne partie des habitants sont aussi indignés par ce qui se passe sous leurs fenêtres et ce travail leur rend hommage."

Louis Witter

En octobre 2021, un aumônier du Secours Catholique et deux militants associatifs s'étaient notamment mis en grève de la faim pour visibiliser et soutenir la cause des réfugiés.