Elections départementales 2021 : poussée de fièvre dans le Pas de Calais

L’union de la gauche qui se fait dans la désunion. La droite et le centre qui cherchent un nouveau souffle. Et le RN qui s’apprête à étendre encore un peu plus son influence locale. Le PS devra sans doute trouver des alliés pour garder le Pas de Calais. D’où une certaine fébrilité.

Le siège de l'assemblée départementale du Pas-de-Calais à Arras, 18 octobre 2012.
Le siège de l'assemblée départementale du Pas-de-Calais à Arras, 18 octobre 2012. © Sébastien Jarry / MaxPPP

Lespesses n’est plus socialiste. Le maire de cette petite commune du canton de Lillers, Arnaud Picque, a quitté le PS, écœuré par la méthode utilisée par son parti pour désigner ses candidats aux élections départementales. Depuis septembre, Arnaud Picque travaillait sur un scénario de reconquête, pour tenter de reprendre au Rassemblement National ce canton perdu en 2015. "Je suis déterminé, disait-il. Depuis des années, la gauche n’a pas gagné grand-chose dans le Pas de Calais." Il avait ouvert une page facebook : "Avec cœur et avec raison pour notre canton".

Arnaud Picque, maire de Lespesse, a crée une page Facebook dans le cadre de la campagne des élections départementales du Pas-de-Calais.
Arnaud Picque, maire de Lespesse, a crée une page Facebook dans le cadre de la campagne des élections départementales du Pas-de-Calais. © Arnaud Picque

Une autre raison l’emporte, celle du rassemblement. La fédération PS du Pas de Calais choisit de jouer la carte de l’union – dès le premier tour - en se rangeant derrière le binôme Carole Dubois/René Hocq. Les maires de Lillers et Burbure. Les deux communistes qui avaient échoué de 41 voix, il y a six ans, devant l’extrême-droite. Mis devant le fait accompli, Arnaud Picque, 46 ans dont 20 passés au PS, rend sa carte d’adhérent. Furax.

La fin d’une époque

C’est dire le climat de tension qui règne à gauche à cinquante jours des élections départementales, dans le Pas de Calais. La gauche, par le passé, a outrageusement dominé l’ancien conseil général : 32 élus sur 38 sièges renouvelés en 2004 ! Le seul affrontement, à l’époque, se limitait au duel PS-PC. Il en reste quelques stigmates.

En 2015, la gauche n’avait gardé sa majorité dans le nouveau conseil départemental que d’un seul canton : 40 sièges – sur 78 – aux PS, PC, MRC et DVG. Heureusement pour elle, son opposition se partageait entre deux blocs hermétiques l’un l’autre : 26 élus LR, UDI et DVD ; et 12 élus RN. Sans aucune alliance possible.

Autrement dit, même en perte de vitesse, la gauche ne parait pas menacée. Mais attention ! Le socialiste Jean-Claude Leroy – président matois et rassembleur – devra se trouver de nouveaux « amis » pour garder les manettes du conseil départemental. Il anticipe déjà. Le mois dernier, l’ultime budget de son mandat a convaincu au-delà de son propre camp : 56 voix pour.

Jean-Claude Leray (à gauche), Président du département du Pas-de-Calais reçu à l'Elysée dans le cadre du grand débat national, le 21 février 2019.
Jean-Claude Leray (à gauche), Président du département du Pas-de-Calais reçu à l'Elysée dans le cadre du grand débat national, le 21 février 2019. © Aurélien Morissard / MaxPPP

Il n’empêche. Contrairement aux élections régionales où les investitures et stratégies sont validées par les instances nationales, la plupart des partis accordent à leurs fédérations départementales une large autonomie dans le choix des candidatures et des alliances. Et dans le Pas de Calais, la stratégie de l’union prônée par la fédération PS ne passe vraiment pas.

Après Arnaud Picque, c’est Jacques Flahaut qui rue dans les brancards. Le maire socialiste de Cauchy-à-la-Tour n’accepte pas que sa fédération se range derrière un binôme communiste dans le canton d’Auchel. Lui aussi rend sa carte du PS. Mais lui maintient sa candidature. Il part en dissidence.

Ca va faire des dégâts, en profitant au RN ou en accentuant encore un peu plus l’abstention.

Jacques Flahaut, maire (PS) de Cauchy-à-la-Tour

"Je suis mis devant le fait accompli, peste Jacques Flahaut. La fédé m’envoie un mail pour me dire « c’est comme ça ». Point. Pas de discussion. Pas de réunion fédérale. Rien. Je ne suis pas au PS pour payer ma cotisation, coller les affiches et être pris pour un idiot." Mais surtout, le maire de Cauchy-à-la-Tour est tombé de sa chaise lorsqu’il a appris que la suppléante de la candidate communiste était une élue de son propre conseil municipal… siégeant dans les rangs de l’opposition ! "C’est n’importe quoi, dénonce Jacques Flahaut. Ailleurs, on trouve un candidat dit « de gauche » qui a soutenu un maire de droite ; ou un autre qui défend les couleurs du PC aux départementales mais soutient un président centriste dans son agglo. Ca va faire des dégâts, en profitant au RN ou en accentuant encore un peu plus l’abstention."

"Il ne faut pas négliger ce qui peut apparaitre de l’extérieur comme des petites querelles de clochers, met en garde un élu communiste du Bassin Minier. Dans notre secteur, le vieil antagonisme entre le PS et le PC, très fort dans les années 70 et 80, est resté. Par exemple, les vieux militants PC ne votent pas PS. Ils auraient même plutôt la fâcheuse tendance à choisir le vote RN au second tour, pour faire barrage aux socialistes." Un plus un fait rarement deux en politique.

Fin de mandat crispante

A droite, il y a aussi du tangage. Dans le Pas de Calais, traditionnellement, cette droite n’a jamais pesé bien lourd. Mais d’année en année, grâce à des équipes municipales solides, elle réussit son ancrage dans des secteurs comme Arras, Calais, Béthune et Saint-Omer. Ces têtes de pont pourraient permettre quelques conquêtes au niveau du département, notamment dans le Béthunois et le Calaisis.

Le problème, c’est que cette droite sort d’un mandat compliqué et crispant qui a vu le groupe d’opposition exploser en vol. Tout d’abord, en juin 2017, première vague de départs avec quatre élus qui rejoignent La République En Marche. Ensuite, en septembre 2020, scission avec d’un côté les quatorze « historiques » du groupe « Union Action 62 » composé majoritairement de Républicains, de divers-droite et de non-inscrits ; et de l’autre les huit du groupe « Union Centriste » composé d’UDI et de MODEM.

Les « historiques » ont du mal à pardonner.  "On se demande à quoi joue l’UDI dans le Pas de Calais, s’interroge un conseiller LR sortant. Certes, nous avons baissé dans le département. Mais les centristes, eux, veulent tout et veulent surtout se placer." Le fait que LREM et MODEM aient voté avec la gauche le dernier budget n’arrange rien. Ce serait une basse manœuvre politicienne qui permettrait à Jean-Claude Leroy d’espérer élargir sa majorité dans la future assemblée et garder son fauteuil de président. Un cadre des Républicains tempère. "Tout ça est derrière nous, rassure-t-il. LR et UDI feront l’union dans tous les cantons."

Profiter des affaires

Le Rassemblement National va donc profiter du climat ambiant pour tenter d’étendre encore un peu plus son influence. En 2015, un an après sa victoire à Hénin-Beaumont, ce qui était encore le Front National faisait une entrée fracassante dans l’hémicycle du Conseil départemental du Pas de Calais. Il prenait six cantons : les deux d’Hénin-Beaumont, Harnes, Lens, Lillers et Wingles. Douze élus.

Six ans plus tard, le parti de Marine Le Pen – que la rumeur annonce comme candidate dans le canton d’Hénin-Beaumont – a dans son viseur plusieurs cantons. Celui de Liévin tenu par le PS. Celui d’Avion tenu par la PC. Et surtout celui de Bruay-la-Buissière. Un boulevard. Le nouveau maire RN de Bruay, Ludovic Pajot, devrait être candidat et profiter de la dynamique créée par son élection de l’an passé. Profiter aussi des affaires. Le conseiller socialiste sortant, Bernard Cailliau, ancien maire de Bruay, a été condamné en février dernier à une peine d’inéligibilité de 18 mois à cause de ses comptes de campagne. Et ce n’est pas fini. Le Tribunal Correctionnel de Béthune l’attend en décembre prochain pour des faits présumés de détournements de fonds et de biens publics.

Bruno Bilde, député RN du Pas-de-Calais lors d'une séance des questions au gouvernement, le 2 avril 2019.
Bruno Bilde, député RN du Pas-de-Calais lors d'une séance des questions au gouvernement, le 2 avril 2019. © Christophe Morin : MaxPPP

Pour le Rassemblement national, le couplage le même jour des élections régionales et départementales est peut-être une bonne chose. De quoi – là encore - créer une dynamique. L’extrême-droite espère que ses électeurs se mobiliseront en masse, d’abord pour décrocher la présidence du Conseil Régional, ce qui serait une victoire politique retentissante, de portée nationale ; et dans la foulée, après avoir glissé dans l’urne un bulletin Chenu, voter pour des candidats RN au département. "Nous avons l’électorat le plus fidèle mais aussi le plus difficile à mobiliser, observe Bruno Bilde, député RN du Pas de Calais. Nos électeurs se mobilisent quand ils sentent qu’ils peuvent gagner. On l’a vérifié à Bruay-La-Buissière ou à Perpignan ; nos électeurs se sont précipités au second tour des municipales parce qu’une victoire était possible. Et victoire il y a eu."

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