TEMOIGNAGE. Abus au pensionnat catholique Riaumont de Liévin : une deuxième plainte déposée

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Écrit par Yacha Hajzler

Pour lui, les faits sont prescrits, et les auteurs sont morts, mais qu'importe. Djamal Fekrache, 68 ans, a déposé plainte pour les autres, pour les suivants, pour ceux qui pourraient encore être victimes des mêmes abus. Il dénonce les traitements et agressions subies au pensionnat catholique intégriste de Riaumont, à Liévin.

Le 18 février, 11 personnes étaient mises en examen par le parquet de Béthune, accusées de "viols", "agressions sexuelles" ou "maltraitances", sur des enfants de moins de 15 ans. Tous travaillaient dans un pensionnat catholique traditionnaliste, la communauté de la Sainte-Croix de Riaumont. Fondé en 1960 par Albert Revet, l'institution entretient historiquement des liens étroits avec l'extrême-droite. 

Le pensionnat se consacre au "redressement" et à la "rééducation" d’enfants pauvres, venus surtout des corons du Nord. Le scandale éclate en 2018, alors que la presse révèle les enquêtes en cours : plus de 50 ans d'abus continus, et d'impunité. La journaliste et autrice Ixchel Delaporte a réuni dans un livre-enquête les témoignages des victimes, à commencer par Bruno Raoult, avec qui elle a monté le projet. Le 22 mai, elle révèle sur ses réseaux sociaux qu'une deuxième plainte vient d'être déposée au tribunal judiciaire de Douai.

Cette plainte, c'est celle de Djamal Fekrache, 68 ans, habitant de Guesnain (59), qui a accepté de nous confier son témoignage. Un homme sec, à la voix profonde, avec l'accent du terroir, pudique. Et plein d'une colère qu'il restreint sévèrement. Lui, il a 13 ans quand il est envoyé au pensionnat de Riaumont, où il passera deux ans de sa vie, entre 1966 et 1968. "J'étais un énervé, mes parents ne pouvaient pas me tenir, se souvient-il. J'ai toujours été rebelle. J'avais eu des corrections, mais, enfin, à ce point-là..."

Travaux forcés, abus sexuels : deux ans dans l'enfer de Riaumont

Ce qu'il décrit de Riaumont, c'est un environnement de violence et de prédation, où les enfants les plus jeunes et vulnérables sont la cible de tous les abus. Cinquante ans plus tard, Djamal Fekrache peut encore citer le nom de tous les éducateurs, religieux, infirmières qu'il a croisé lors de son internat, décrire la géographie des lieux. Et, si sa mémoire devait le laisser un jour en paix, une cicatrice faite à coups de ceinturon marque encore sa cuisse. "Et pourtant, j'ai foutu la merde : des balafres, j'en ai partout, reconnaît-il sobrement. Mais-celle là, elle est là, je ne vais pas l'inventer". Cette marque, il la doit au père Albert Revet, son principal bourreau.

Au pensionnat de Riaumont, les violences débutent dès le premier jour. Les tortures infligées aux enfants sont nombreuses, toutes plus cruelles et pénibles les unes que les autres. "On nous mettait à poil dans les douches pendant deux ou trois jours. On prenait des raclées à coups de ceinturon. Il y avait parfois des "bons" moments. Je me souviens qu'ils nous emmenaient en vacances en Allemagne, ou bien faire du ski. Mais je me souviens aussi qu'en classe de neige, il fallait partir se laver à poil, à l'extérieur, en passant dans la neige. On marchait des 100 kilomètres avec sac à dos, en culotte courte, été comme hiver. Je me souviens qu'on avait des marques rouges autour de la cuisse, avec des gerçures à cause du froid. On nous faisait couler du béton à main nues, déraciner des arbres avec une pelle..."

Les abus sexuels sont également légion au pensionnat. Dans les dortoirs, les pédophiles qui sévissent à Riaumont glissent des paquets de bonbons sous les oreillers, qui désignent leurs victimes du soir. C'est la marque de fabrique de l'un des "éducateurs", Jean-Paul P. En alternant les brimades, les abus et les fausses récompenses, en usant de leur autorité, les abuseurs parviennent à imposer le silence à leurs jeunes victimes. "Moi, j'étais gamin, je ne comprenais pas. Chez moi, on ne parlait pas de tout ça, on ne m'avait rien expliqué. Je ne me suis pas rendu compte que ce n'était pas normal... C'était eux qui avaient l'autorité : c'étaient les curés, les éducateurs, les chefs. A l'époque, si on avait su, si on avait compris que ce n'était pas normal, on aurait pu se rebeller. Mais pour nous, c'était la routine" constate amèrement Djamal Fekrache.

"Mes prochaines années ? Je les vois noires, très noires"

Comme beaucoup, il n'a jamais réussi à confier ce qu'il subissait à Riaumont. Tout juste a-t-il dit à ses parents que l'internat ne lui plaisait pas. "Pour mes parents, tout allait bien, puisqu'ils étaient surtout en contact avec le père Revet et les éducateurs. On était les rebelles, voilà : si j'avais raconté, on ne m'aurait peut-être pas écouté. Ou alors, mon père serait allé là-bas et il aurait tout cassé," imagine le retraité.

Éduqué dans une atmosphère de violence permanente, Djamal Fekrache ne parviendra jamais complètement à s'en extraire. "J'ai pourri ma vie. J'ai fait les 400 coups sans me rendre compte que c'était des conséquences de tout ça... Maintenant, c'est du passé, c'est pas pour ça qu'on oublie. J'essaie de pas y penser. Si on s'était rendus compte de tout ça deux mois après que je sois sorti, peut-être qu'on aurait entamé quelque chose, vu un psy. Mais pas 50 ans après. C'est foutu, maintenant, je reste comme ça. Les prochaines années ? Je les vois noires. Très noires. C'est comme ça, c'est fini. On m'a mis à Riaumont pour que je puisse commencer des études, commencer une vie. Ça a été complètement l'opposé" résume-t-il durement.

Son épouse, assise sur le canapé, confirme doucement. "Il faisait des choses qu'il n'avait pas le droit de faire, il se battait. Encore maintenant, il fait des trucs qui ne sont pas "normaux". Parfois, il reste trois jours sans parler. Les enfants demandent ce qu'il a, je dis "Rien ! Laisse-le, ça va passer", balaie-t-elle. Il passe pour quelqu'un de froid, mais il n'est pas méchant. Ce n'est pas son caractère, c'est à cause de ce qui lui est arrivé. Il se défend avant de discuter."

La discussion avec son épouse, ses soeurs, ses enfants, Djamal Fekrache l'a eue après sa rencontre avec la journaliste Ixchel Delaporte, qui lui a consacré un chapitre de son livre-enquête. C'est aussi cette rencontre, et les autres témoignages recueillis, qui lui font réaliser que rien de ce qu'il a subi n'était "normal".

"La vérité, c'est la vérité, je les emmerde !" : la parole déniée aux victimes

Parmi les anciens de Riaumont, ces témoignages ne sont pas toujours bien acceptés. Dans les groupes Facebook consacrés au pensionnat, on voit même passer le mot de "traîtres". Les anciennes victimes sont accusées de salir la réputation d'un établissement - toujours ouvert - qui les aurait éduqués et nourris. Les gestionnaires actuels du Village de Riaumont, eux, tiennent une communication partagée entre l'affirmation d'une pleine coopération avec la justice, et la remise en cause de l'existence des faits. "Halte à la désinformation, Riaumont a toujours été étroitement surveillé et contrôlé. Certains parlent de plus de 20 ans d’enquêtes… pour quel résultat ? Nous dénonçons donc les méthodes et avec de tels procédés, évoquant ce que peut être une “démocratie totalitaire” ! Des journalistes se prennent pour des juges, sans autre légitimité que ceux qui les payent et l’audimat" peut-on lire sur leur site internet.

"Certains disent qu'ils étaient bien là-bas, qu'ils n'ont rien vu de tout ça. Il faut dire que les plus âgés, on les mettait dans un bâtiment plus loin, à Beaumanoir. Ils n'ont pas pu constater les faits, et j'imagine qu'ils n'allaient pas s'attaquer aux plus âgés. J'avais un demi-frère à Beaumanoir. Lui, il était boxeur, qui allait s'attaquer à lui ?" ironise Djamal Fekrache. Ces dénégations le touchent comme un affront personnel.

"Ces gens-là, soit ils l'ont subi et ça leur plaisait, soit ils ne l'ont pas subi, et ils ne savent rien du tout. Alors, ils n'ont qu'à se taire. Je ne vois pas l'intérêt que j'aurais à témoigner d'un truc qui s'est passé il y a 50 ans si ça n'existait pas. Et moi je dis que ça a existé, c'est tout ! Il faut qu'ils arrêtent. Même s'ils étaient tous en face de moi à me dire le contraire, la vérité, c'est la vérité. Je les emmerde ! Je ne fais pas ça par vengeance : le père Revet est mort, Jean-Paul P. doit avoir bien 85 ans. J'aurais préféré la paix dans mon coin à tout ce cinéma. Je parle pour les gens qui y sont, qui vont y entrer, qui subissent peut-être les mêmes choses. C'est pour ça que j'ai ouvert ma gueule."