Coronavirus - Régression, crises, angoisses : les enfants handicapés souffrent du confinement en Picardie

Le gouvernement prépare le retour à l’école des élèves mais rien n’a été annoncé concernant la réouverture des structures accueillant les enfants handicapés. Dans la Somme, les éducateurs et les parents commencent déjà à constater les effets nocifs du confinement sur leur comportement.
 

De nombreux enfants handicapés sont confinés avec leurs parents depuis la fermeture des établissements d'accueil spécialisés.
De nombreux enfants handicapés sont confinés avec leurs parents depuis la fermeture des établissements d'accueil spécialisés. © Justine Dincher/MAXPPP
"Depuis un mois et demi, Baptiste fait des crises, il est très angoissé. Il peut même avoir des réactions violentes alors que c’était beaucoup moins le cas avant ".

Confiné depuis un mois et demi avec ses cinq enfants, Delphine Joly commence à craquer. En plus de gérer l’école à distance des quatre plus jeunes, la mère de famille doit aussi veiller sur son fils aîné, Baptiste, 12 ans, atteint de troubles autistiques. Normalement scolarisé à l’Institut Médico-Educatif (IME) Henri Dunant à Amiens, il passe désormais une grande partie de ses journées sur le canapé depuis la fermeture de la structure d’accueil le 17 mars. "L’IME le cadrait assez bien. Mais là il ne m’écoute plus, il ne veut pas faire le travail scolaire, il reste devant un écran à longueur de temps et il prend de mauvaises habitudes, souffle Delphine. Il est obsédé par les flacons de lessives qu’il met sur le canapé puis qu’il enlève".
 
Delphine Joly et son fils, Baptiste, atteint de troubles envahissants du développement avec spectres autistiques.
Delphine Joly et son fils, Baptiste, atteint de troubles envahissants du développement avec spectres autistiques. © D. Joly

Inquiétude et impuissance : ces mots reviennent régulièrement dans la bouche de Delphine, qui n’hésite pas à se confier pendant de longues minutes au téléphone. "Parfois, je ne me sens tellement pas à la hauteur que je dois aller me réfugier seule dans une pièce pour souffler", avoue-t-elle.

Comme elle, de nombreux parents d’enfants handicapés commencent à atteindre le point de non-retour. À cause de la fermeture des structures d’accueil (en même temps que les écoles), ils ont dû se confiner avec leur enfant à domicile et assumer seuls ses troubles comportementaux, psychologiques et/ou physiques. "On a beaucoup d’appels de parents, reconnaît Christophe Bayard, responsable par intérim de l’IME de Bussy-lès-Daours. On sent que ça commence à craquer un peu partout".
 

On parle des soignants, des Ehpad mais le médico-social est oublié


Comme toutes les familles françaises, les parents d’enfants handicapés attendent de savoir si les structures d’accueil pourront bien rouvrir et dans quelles conditions. Lors de la présentation de la stratégie de déconfinement, Edouard Philippe a bien abordé le retour à l’école des enfants scolarisés en milieu ordinaire, mais pas un mot sur ceux accueillis dans des établissements médico-sociaux.

"On parle des soignants, des Ehpad mais le médico-social est oublié, ajoute Christophe Bayard, qui est également directeur adjoint de l’Adapei 80. Les informations officielles sont soit imprécises, soit changeantes. On se doute que la réouverture sera possible mais à l’appréciation des directeurs. Ce sera donc au cas par cas en fonction de la configuration des locaux, du taux d’absentéisme du personnel et du nombre d’enfants à pouvoir revenir".
 

Les familles en demande

Pour sonder les besoins, Christophe Bayard et ses équipes de l’Adapei (Association départementale de parents et d'amis des personnes handicapées mentales) ont questionné les familles des enfants accueillis dans les 6 IME du département de la Somme. "Selon les premiers sondages, 50% des enfants de moins de 16 ans demandent un retour à l’IME dès que possible, et ça monte à 75% pour les parents de jeunes entre 16 et 20 ans. Plus les semaines vont passer, plus les familles vont insister pour que les enfants soient à nouveau accueillis".
 

Il va régresser s’il n’y retourne pas rapidement

Si de nombreux parents d’enfants scolarisés en milieu ordinaire semblent peu enclins à renvoyer leurs enfants sur les bancs de l’école le 12 mai, la tendance s’inverse concernant les enfants atteints de handicap. "J’ai des doutes pour mes autres enfants, mais je sais que je renverrai Baptiste à l’IME dès que possible, confirme Delphine Joly. Il va régresser s’il n’y retourne pas rapidement".

Les professionnels s’inquiètent aussi des conséquences que pourrait avoir ce confinement sur les enfants. "Le risque, c’est de perdre des années de travail et de mettre des mois à les aider à retrouver leur potentiel, reconnaît Christophe. Chez ces enfants, le handicap mental se mélange souvent au handicap social. Les plus âgés risques de décrocher, on va les perdre et il sera trop tard pour les raccrocher au wagon".

Pour éviter ce type de dérives, les IME de la Somme poursuivent l’accompagnement à distance des enfants et, depuis quelques semaines, des éducateurs spécialisés interviennent aussi au domicile des familles.

 
Parmi les 6 IME gérés par l'Adapei dans la Somme, 5 fonctionnent en accueil de jour et 1 possède un internat (image d'illustration).
Parmi les 6 IME gérés par l'Adapei dans la Somme, 5 fonctionnent en accueil de jour et 1 possède un internat (image d'illustration). © Julio PELAEZ/MAXPPP

En quelques jours, Gaëlle Plessier a rendu visite à trois familles. Educatrice spécialisée depuis 10 ans, elle prend en charge des jeunes âgés de 16 à 20 ans à l’Institut Médico-Professionnel de Bussy-lès-Daours. Habitués à faire du travail manuel pour préparer une future insertion en ESAT, ces adolescents souffrent particulièrement du manque d’activité.

Lors de ses visites, Gaëlle essaye de proposer des ateliers pédagogiques ou des balades dans le quartier. Mais cela ne suffit pas toujours : "On a des jeunes qui se replient énormément sur eux-mêmes, ils s’isolent. Ils sont inquiets, perturbés, ils perdent la notion de jour et de nuit, de semaine et de week-end. Ils risquent aussi de perdre tous les acquis au niveau des apprentissages techniques". Plus les jours passent, et plus les familles sont nombreuses à demander des interventions d’éducateurs spécialisés.
 
Malgré le risque de contamination, Gaëlle n’a pas hésité une seconde. "Quand je vois un sourire sur leur visage quand on sort se promener, ça vaut de l’or. Il faut absolument maintenir le lien et faire en sorte qu’ils voient un autre visage que celui de leur maman. J’y vais avec mes convictions et les parents sont très reconnaissants".

Même si les conditions de retour en IME sont extrêmement vagues, Sophie Cluzel, secrétaire d’état chargée des personnes handicapées, assure que "des mesures d’accompagnement seront présentées prochainement".
 
En attendant, les professionnels comme Christophe et Gaëlle tentent de rassurer les parents comme ils peuvent. Mais lorsque l’on demande à Delphine comment elle fera si les IME ne rouvrent que dans quelques semaines, voire quelques mois, seul un murmure sort de sa bouche : "Oh, la galère..."
 
Une plateforme d’écoute pour les parents
Pour soutenir les parents en difficulté, le secrétariat d’état aux personnes handicapées à mis en place une plateforme en ligne. Chaque jour, une soixantaine de volontaires professionnels sont mobilisés pour répondre aux questions, mettre en place des temps de répit à domicile, donner des conseils éducatifs ou encore trouver une aide pour les courses. Depuis la mise en place de cette plateforme le 23 mars, plus de 6600 appels ont été recensés. Parmi les demandes, 42% des familles formulent un besoin de répit d’urgence.  

 
Poursuivre votre lecture sur ces sujets
coronavirus/covid-19 santé société handicap