Entretien avec un prêtre exorciste d'Amiens : “Je crois que j’ai fait l’expérience du démon”

Ordonné prêtre en 1962, André Dubled a officié dans différentes paroisses d’Amiens, entre Etouvie et le quartier Saint-Pierre. Il y a douze ans, l’Evêque lui a proposé de devenir exorciste. / © V. Cruard / FTV
Ordonné prêtre en 1962, André Dubled a officié dans différentes paroisses d’Amiens, entre Etouvie et le quartier Saint-Pierre. Il y a douze ans, l’Evêque lui a proposé de devenir exorciste. / © V. Cruard / FTV

Prêtre exorciste à Amiens depuis 12 ans, André Dubled reçoit chaque semaine des personnes en souffrance qui se pensent parfois possédées par un démon. Il a accepté de s’entretenir avec France 3 Picardie pour lever le voile sur cette pratique méconnue de l’Eglise.

Par Marie-Charlotte Perrier

À 84 ans, André Dubled n’a rien perdu de son sens de la répartie. Le prêtre retraité nous accueille chaleureusement dans la cour de sa maison, une demeure située dans le quartier Henriville à Amiens. Dans ce grand bâtiment appartenant au diocèse vivent 6 prêtres retraités âgés de 80 à 95 ans.

En pantalon et pull gris, avec une croix en argent épinglée sur la poitrine, André Dubled nous emmène dans une pièce située au rez-de-chaussée de cette maison de maître. Parquet, divan et fauteuils moelleux, voilages clairs aux fenêtres : l’endroit est accueillant et chaleureux. C’est ici que le prêtre exorciste reçoit les personnes qui font appel à ses services.
 
Une croix disposée sur la table, au cœur de la salle où le prêtre reçoit son public. / © V. Cruard / FTV
Une croix disposée sur la table, au cœur de la salle où le prêtre reçoit son public. / © V. Cruard / FTV

Au mur, quelques tableaux représentent le Christ. Des croix et des statues à l’effigie de la Vierge complètent ce décor intriguant. André Dubled s’installe dans un fauteuil face à nous, croise les jambes puis remonte ses lunettes dorées sur son nez. L’entretien peut débuter.

France 3 Picardie : un prêtre exorciste, qu’est-ce que c’est ?

André Dubled : Le prêtre exorciste, c’est celui qui rencontre des gens qui ont des difficultés, ou qui s’inquiètent de certaines choses qui se passent dans leur vie. Certains disent voir des cadres qui bougent tous seuls ou entendre des bruits étranges dans la nuit. Puis il y a  des choses plus graves : des gens qui se sentent habités par le mal ou par un démon. Donc ils appellent au secours et ils viennent nous voir. Il y a tout un travail d’écoute, d’accompagnement.

Sur son site internet, l’Eglise Catholique de France explique que « l’exorciste a pour mission d’accueillir des personnes en souffrance qui se pensent victimes de maléfices ou se sentent sous l’emprise du diable ». Est-ce que les gens qui vous sollicitent se pensent tous possédés selon vous ? 

Selon moi absolument pas. Et puis ça veut dire quoi être possédé par le démon ? Pour moi, c’est quelqu’un qui tout d’un coup a envie de faire le mal, d’être violent. Je me dis que c’est le mal qui rentre en lui. A partir de quand vais-je dire qu’il est possédé par le démon ? Je pense que c’est à partir du moment où il aura donné son accord pour être comme ça.
 

Le travail du démon, c’est faire que les humains perdent confiance en eux, alors que le mien, c’est de leur redonner confiance

 
Et concrètement qu’est-ce que vous faites pour eux ?

La première chose, c’est que je prends le temps de les écouter. Il faut qu’ils disent leur histoire, qu’ils se libèrent. Ce que vivent ces gens, c’est d’être pris dans un étau dont ils ne savent pas se libérer. Souvent, dans cette pièce, je leur dis de raconter leur histoire. Ils se livrent facilement car ils sont dans la confiance. Le dialogue est difficile mais agréable. La confiance s’établit vite mais en même temps, comme ce sont des gens qui souffrent, je ne suis pas étranger à cette souffrance et je peux dire que j’y participe. Le travail du démon, c’est faire que les humains perdent confiance en eux, alors que le mien, c’est de leur redonner confiance. À partir du moment où la personne ne croit plus en elle-même, elle se condamne. En langage ‘exorciste’, c’est là que le démon a gagné.


Et les autres, de quoi souffrent-ils en réalité ?

Je distingue bien le travail de l’exorciste de celui du psychologue. L’exorciste n’est pas là pour trouver le point de départ dans le passé à l’origine du malaise, ça c’est le travail du psychologue. L’exorciste, lui, sait qu’il y a eu quelque chose et il va voir si ce n’est pas une atteinte dans l’amour. Je crois que finalement c’est toujours une recherche d’affection ou d’amitié qui a dû être blessée quelque part, qui n’a pas trouvé de réponse et qui se manifeste par des déséquilibres, des malaises et des choses incompréhensibles.

Vous recevez 4 à 5 personnes par semaine en moyenne. Qui vient vous consulter ? Est-ce que ce sont des chrétiens ?

Pas nécessairement. Il peut y avoir des non croyants et d’autres religions. Je pense à un musulman qui est venu me voir. Au bout d’une demi-heure, je lui ai conseillé d’aller voir un psychologue. Un mois après il m’a rappelé pour me remercier et me dire que ses problèmes avaient disparu.

En France, chaque diocèse dispose d’un prêtre exorciste. On en compte une centaine dans le pays.  Alors comment devient-on prêtre exorciste ? Est-ce qu’il y a une formation particulière ?

En général, l’Evêque choisit un prêtre assez libéré et qui fait preuve d’une grande écoute, d’une empathie vis-à-vis des gens en souffrance et en difficulté. Il y a aussi une formation à l’accompagnement. Comme exorciste, il y a aussi des journées ou des stages de formation avec d’autres exorcistes. C’est là que l’on confronte nos rencontres avec des spécialistes. Quand on pratique un exorcisme, on se sert d’un livre de prières confidentielles. On fait aussi des gestes comme le signe de croix. Pour nous, chrétiens, ce geste c’est le signe d’un dieu qui tend la main quand on est dans la difficulté.
 

J’ai vu son regard devenir chargé d’une haine incroyable


Avez-vous déjà été confronté à un cas de possession ?

Je me rappelle d’un jeune homme qui faisait preuve d’une violence à faire peur. Devant moi, il parle de ses problèmes de manière très sereine et explique que des violences viennent parfois en lui. Moi, je décide de lui parler de Jésus-Christ car c’est le compagnon avec qui on traverse des épreuves. Je lui demande : "Qui est Jésus Christ pour toi ?". À ce moment-là, j’ai vu son regard devenir chargé d’une haine incroyable. Il avait un regard de gentil, mais le mot "Jésus-Christ" l’a complètement transformé et il s’est levé comme s’il voulait me battre. Là, je crois que j’ai fait l’expérience du démon. J’ai pratiqué un exorcisme et je crois que depuis, il est apaisé. Je l’ai croisé dans la rue et il allait comme si de rien n’était.

Pourtant, cette pratique reste assez méconnue avec beaucoup d’idées reçues. Il faut dire que dans la culture populaire, l’exorcisme est souvent représenté dans les films d’épouvante, notamment dans l'Exorciste, réalisé en 1973. Aujourd’hui encore, ces scènes restent gravées dans l’imaginaire collectif. Est-ce que ça correspond à une certaine réalité ?

[Nous faisons visionner cet extrait à André Dubled, dans lequel le prêtre exorciste tente de discuter avec le démon qui possède la jeune fille]
 
Entretien avec un prêtre exorciste : « je crois que j’ai fait l’expérience du démon »
Extrait de l'Exorciste, réalisé en 1973 par William Friedkin.


C’est vrai que des gens font l’expérience de cadres qui bougent


C’est une certaine réalité poussée à l’extrême. Ce regard plein de haine, effectivement je peux le voir. Les gens que je rencontre, il y a des moments où ils ne sont plus eux même. Ça ne se traduit pas sur le visage de la même manière que dans le film mais le cœur est complètement bouleversé. Je ne pense pas qu’il faille trop recommander ces films-là. Mais quand vous êtes dans le métier, vous vous dites qu’il y a des choses qui se révèlent là-dedans. Par exemple, ce tiroir qui s’ouvre (ndlr: voir dans l'extrait du film). C’est vrai que des gens font l’expérience de cadres qui bougent. Je ne vais pas chercher d’explications mais c’est le signe que des gens souffrent et vivent des choses qu’ils ne peuvent pas dominer.

Après, cette femme possédée se met à parler latin dans le film et ça, ça peut arriver. Je me rappelle d’un homme pas bien du tout, dans une crise extrême, qui s’est mis à parler tout d’un coup en néerlandais alors qu’il n’avait jamais entendu cette langue. Quand on lui demande ensuite ce qu’il s’est passé, il ne se rappelle pas. C’est des signes dont on peut être témoin. Ça montre qu’il y a une puissance du mal qui peut ébranler profondément.

Les prêtres exorcistes existeraient depuis le Moyen-Age. Les démons eux-mêmes sont représentés depuis des siècles de différents types d’œuvres. Comment expliquer cette fascination de l’homme pour le démon ?

Le démon a cette capacité de mentir sans que cela n’apparaisse comme un mensonge. Il propose un faux idéal qui donne envie, que les gens poursuivent et ils perdent leur équilibre. Au lieu de monter, ils descendent vers la fosse et ils sont malheureux. Le démon c’est celui qui fait croire qu’il est une personne alors qu’il ne l’est pas. C’est comme un ballon de baudruche : il n’est rien, mais lorsqu’on souffle dedans, il gonfle et du coup il devient quelque chose. Le démon, c’est comme une tentation à laquelle on finit par céder, qu’on laisse prendre volume en nous. Si bien que ce mal qui n’était rien va gonfler. Et le démon c’est ça, c’est celui qui n’est rien mais qui fait croire qu’il existe. Le démon, c’est le menteur.
 
"Sainte Catherine de Sienne exorcisant une femme possédée par le démon" peint en 1500 par Girolamo di Benvenuto.
"Sainte Catherine de Sienne exorcisant une femme possédée par le démon" peint en 1500 par Girolamo di Benvenuto.

Est-ce que les hommes se créent leur propre démon dans leur esprit ou est-ce qu’il s’agit d’une vraie entité maléfique ?

Il y a une réalité qui n’en est pas une car nous la faisons exister. Mais d’où vient cette tentation ? Ça, c’est vraiment un mystère que même nous chrétiens ne pouvons expliquer. On peut simplement constater en disant qu’il faut résister à la tentation. Le mal nous assassine, nous fait perdre confiance en nous. Le meilleur moyen de lutter contre le démon, c’est d'être vrai. Car quand on est vrai, on ne se laisse pas tromper. 

Propos recueillis par Marie-Charlotte Perrier, Valentin Cruard et Patrick Maenhout. 
 
 

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