L'histoire du dimanche - En 1994, une vidéo amateur contredit un rapport de police après des actes violents à Amiens

Le 12 novembre 1994, des jeunes qui participaient à une fête d'anniversaire dans la cité de la Briqueterie à Amiens sont délogés par des CRS à coup de gaz lacrymogène. Alors qu'un rapport de police réfute la présence des forces de l'ordre à ce moment, une vidéo amateur vient prouver le contraire.

Extrait de la vidéo amateur qui démontre la présence des CRS rue du Docteur Fafet à Amiens le 12 novembre 1994
Extrait de la vidéo amateur qui démontre la présence des CRS rue du Docteur Fafet à Amiens le 12 novembre 1994 © INA

Samedi 12 novembre 1994, dans la cité de la Briqueterie à Amiens. Une jeune fille du quartier fête ses 17 ans dans un local rue du Docteur Fafet. Une cinquantaine de jeunes sont présents, dont plusieurs enfants. 
 


Il est 22 heures quand la fête prend subitement fin. Du gaz lacrymogène vient d'envahir le local prêté par une association de fils de harkis. "On s'amusait entre nous, puis les CRS sont venus. Ils ont fait le tour et ont gazé par les petites fenêtres", témoigne à l'époque une jeune fille qui participait à la fête. 

"Il y avait des gamines de 7 à 8 ans, ils n'avaient pas à faire ça, raconte une habitante du quartier deux jours après l'intervention des forces de l'ordre. Les gosses hurlaient de tous les côtés. On était tous effrayés, on se demandait ce qu'il venait de se passer."

Ce soir-là, quelques jeunes ont bien tenté de riposter jusqu'à ce que les policiers décident finalement de partir. Il n'en fallait pas plus pour déclencher un mouvement de révolte dans le quartier. Durant trois jours, Amiens Nord sera le théâtre d'une série d'affrontements entre habitants et policiers.

 

Des voitures incendiées et plusieurs blessés

Le lendemain, dimanche 13 novembre dans la soirée, plusieurs dizaines de jeunes cagoulés et armés de gourdins bouclent l'accès du boulevard de Roubaix. Des automobilistes sont pris à partie, leurs voitures sont volées puis incendiées. Arrivée sur place, une centaine de CRS prend alors position. Dans la nuit, un policier municipal est sérieusement blessé au thorax par des impacts de fusil de chasse. 

"Il y a eu des incidents tout à fait regrettables qui se sont produits depuis deux jours. Il importe d'y mettre fin dans l'ordre. C'est pourquoi j'ai pris des dispositions pour que la présence policière soit assurée", indique alors le préfet de l'époque Michel Desmet. 
 

Plusieurs voitures ont été incendiées par des jeunes du quartier nord d'Amiens lors d'affrontements avec la police les 13 et 14 novembre 1994
Plusieurs voitures ont été incendiées par des jeunes du quartier nord d'Amiens lors d'affrontements avec la police les 13 et 14 novembre 1994 © INA


Malgré tout, les violences reprennent le lendemain. Plusieurs inspecteurs sont molestés et les CRS sont contraints d'intervenir armés de bombes lacrymogènes. Les jeunes du quartier accusent les forces de l'ordre d'avoir déclenché cette série d'incidents en intervenant lors de la soirée d'anniversaire le samedi soir. Un élément que réfute le préfet de la Somme : "J'ai entendu dire, sur la présence et soit disant les actions des CRS, beaucoup d'accusations qui me paraissent relever du roman pur et simple."

Malgré les tentatives de médiation du maire d'Amiens, Gilles de Robien, la tension reste très vive. Dans la journée du lundi 14 novembre, deux personnes sont interpellées et placées en garde à vue. Elles seront relâchées le lendemain après la révélation d'un élément inattendu.

 

Mea culpa du préfet

Mardi 15 novembre, devant le palais de justice, les mères des jeunes présents à la fête d'anniversaire trois jours plus tôt sont bien décidées à se faire entendre. Elles manifestent en exhibant une vidéo amateur qui retrace les événements de la soirée du 12 novembre. 

La vidéo de huit minutes a été filmée au caméscope par un voisin habitant au-dessus du local où se déroulait la soirée. On y voit plusieurs CRS descendre de leurs véhicules, puis on entend trois détonations, les fameuses bombes lacrymogènes. On y voit aussi les nombreux jeunes sortir du local à toute vitesse. 
 


Face à ses images, le préfet avoue avoir été trompé et reconnaît la vérité. "Les CRS ont agi apparemment sans raison et dans des conditions parfaitement contraires aux instructions qu'ils avaient. J'ai été extrêmement choqué", a-t-il déclaré après avoir tenu une réunion de concertation avec les représentants de la communauté harki. 

 

Un rapport de l'IGPN accablant

Sans surprise, après enquête diligentée auprès de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), le rapport n'est pas en faveur des policiers. Deux sections de CRS sont bien intervenues ce soir-là, malgré les consignes d'éviter la zone. Un convoi de 20 policiers circulant dans deux camionnettes et deux cars s'est pourtant arrêté rue du Docteur Fafet alors que ce n'était pas prévu dans la mission de sécurisation mise en place par le préfet du 4 au 18 novembre, justifiée à l'époque par une recrudescence des vols. Dans le rapport de police qui relate les incidents, "nulle part, il est fait état d'une intervention de la CRS 16, rue du Docteur Fafet."

Un envoi de grenade lacrymogène est par ailleurs écarté par l'IGPN, dont les enquêteurs n'ont retrouvé aucune trace. Le rapport privilégie alors l'emploi d'une bombe aérosol. Selon les informations données par France 2 à l'époque, la compagnie de CRS aurait été relevée puis transférée dans une autre région de France.

Reste que, sans cette vidéo, il est certain qu'aucune enquête n'aurait été diligentée par la police des polices. 26 ans plus tard, le 24 novembre 2020, la loi "sécurité globale" a été adoptée en première lecture à l'Assemblée nationale. Son très contesté article 24 vise à pénaliser la diffusion de "l’image du visage ou tout autre élément d’identification" de membres des forces de l’ordre en intervention, quand elle porte atteinte à leur "intégrité physique ou psychique." Au nom de la liberté d'informer, à Amiens et dans près de 70 autres villes en France, plusieurs centaines de milliers de personnes ont manifesté contre cette loi jugée liberticide le 28 novembre et le 5 décembre dernier.
 

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