Les hôpitaux psychiatriques d'Amiens et Clermont face à la crise du coronavirus : "On a très peur pour nos patients"

Le 6 mars, le plan blanc est déclaré pour les hôpitaux, mais aucune consigne nationale pour la psychiatrie. Le 22 mars, les premières recommandations sont publiées par le ministère de la Santé. De nombreux hôpitaux comme le centre hospitalier Pinel à Amiens, n'ont pas attendu ces mesures pour agir.

Le centre hospitalier Philippe Pinel à Amiens, le 23 mars 2019
Le centre hospitalier Philippe Pinel à Amiens, le 23 mars 2019 © FTV
Le 25 février, bien avant les mesures prévues par le gouvernement pour les hôpitaux généraux, le centre hospitalier Philippe Pinel a tenu sa première cellule de crise. Il a été décidé par la direction de suspendre les consultations à l'hôpital et les activités thérapeutiques de groupe, de maintenir les effectifs d'infirmières en ambulatoire pour éviter les rechutes et les hospitalisations en urgence et de mettre en place une protection stricte pour les patients et le personnel soignant.
 

La psychiatrie n'est jamais prioritaire 


Mais la dotation en équipements de protection individuelle et la prise en charge médicale de ces patients fragiles ont été sous-estimées, par les autorités publiques, d'après Vincent Thomas, directeur général du centre hospitalier. "La psychiatrie n'est jamais prioritaire. Dès le départ, nous n'avions pas assez de masques. Nous avons pu passer commande à temps, mais très vite, le matériel a manqué. Et nous n'avions plus la main sur l'approvisionnement. C'est l'État qui gérait. Nous avons eu très peur, car l'état de santé de nos patients est plus dégradé que dans le reste de la population et certains ne peuvent pas vivre sans soins constants. De plus, à l'hôpital, ils vivent en collectivité. Le confinement est compliqué à faire respecter."
 

La psychiatrie oubliée : la colère gronde

Fin mars, les plus grands noms de la psychiatrie en France rédigent un article dans L'Encéphale, une revue de référence en psychiatrie, pour dénoncer un plan inadapté au secteur de la santé mentale, "parent pauvre et oublié de la médecine", selon la contrôleure générale des lieux de privation de liberté, Adeline Hazan, qui saisit le ministre de la Santé.


"Tous les professionnels de la psychiatrie ont élevé la voix car il y avait inégalité dans le traitement des malades. Pour les soins intensifs, le risque d'un tri des patients selon leur état de santé mentale existait clairement. Ils sont jugés moins utiles pour la société", regrette Vincent Thomas.

Des consignes ministérielles à destination de la psychiatrie sont finalement annoncées le 22 mars. Parmi elles, la mise en place d'une relation étroite avec les professionnels des hôpitaux généraux pour une prise en charge médicale d'urgence en cas symptômes graves chez les patients en psychiatrie atteints par le Covid-19. Des équipements tels que des masques, des lunettes, des gants, des surblouses, des charlottes sont désormais livrés aux établissements. 3000 masques par semaine, puis 9000 et 10000, la semaine dernière à l'hôpital Pinel.
 

Des patients plus fragiles

Les professionnels de santé ont observé que les patients hospitalisés en psychiatrie ont une vulnérabilité liée aux comorbidités. Les personnes souffrant de schizophrénie, de trouble bipolaire, de dépression, de troubles anxieux ou d’autisme présentent un surrisque d’infections supérieur. En outre, ils sont plus souvent atteints de pathologies cardiovasculaires et pulmonaires, diabète et obésité que la population générale, des facteurs de risque d’infection sévère au Covid-19.
 

Nous sommes revenus à une psychiatrie de l'ancien temps


Afin de protéger patients et soignants, les locaux de l'hôpital Pinel ont été réorganisés. "Nous avons la chance de travailler dans un hôpital, conçu au 19e siècle pour lutter contre les épidémies. Les unités sont séparés géographiquement. Il est plus facile d'isoler les patients", précise Cyrille Guillaumont, psychiatre et chef du pôle de psychiatrie générale à l'hôpital Pinel.

Des efforts ont été faits pour mieux répartir les patients dans les chambres et ainsi éviter la promiscuité. "Avec les changements permanents de directives ministérielles, nous devons nous adapter en permanence. La semaine dernière, nous avons pu commencer à sortir les patients dans le parc de l'établissement. C'est indispensable surtout pour les patients hypertendus, sujets aux crises. Nous sommes revenus à une psychiatrie de l'ancien temps", conclut Cyrille Guillaumont.
 

Des entrées limitées, des soins réduits

Dans l'établissement, deux patients ont été testés positifs et isolés. Les entrées en hospitalisation ont diminué. "Pour chaque nouveau cas, on fait un bilan bénéfice/risque. Parce qu'il est difficile de faire respecter les consignes sanitaires et de distanciation à ces patients. Certains patients seraient hospitalisés en temps normal mais on ne peut plus toujours se le permettre. Ils sont désormais soignés à l'extérieur. On a mis en place des alternatives avec les soins en ambulatoire", explique le directeur de l'hôpital.

Depuis trois semaines, les unités d'hospitalisations ont enregistré 60 nouvelles entrées de malades et 80 sorties. Aux urgences, les visites ont fortement diminué. De 20 passages par jour à 5 depuis 3 semaines. "Habituellement, nous travaillons à flux tendus. Mais les gens ne se déplacent plus. Nous avons reçu quelques patients bipolaires et schizophrènes qui décompensaient. Mais nous avons beaucoup moins de passages aux urgences et plus d'hospitalisations sous contrainte. Ce qui reflète la gravité des tableaux", confie Cyrille Guillaumont.


Des soignants débordés

À l'hôpital isarien de Clermont aussi l’entrée de nouveaux patients est limitée. Ils sont triés selon leur état pour éviter de faire rentrer de nouvelles personnes dans les services et potentiellement le virus. Au début de la crise, comme partout, le personnel s’est plaint du manque de masques. La direction en a finalement reçu 28 000, surtout des masques chirurgicaux, très peu de FFP2.

Eux aussi sont touchés par l’épidémie de coronavirus. En fin de semaine dernière, 18 agents étaient contaminés, et parmi les patients, deux étaient confirmés et 21 probables. Un patient est décédé de la maladie et un soignant est actuellement en réanimation. 
 

On peut comparer cette situation à une cocotte-minute


Face à cette épidémie, deux unités spéciales pour recevoir les patients malades ont été mises en place, sans augmentation du personnel. L’établissement fonctionne en effectif réduit. Sur les 2700 agents, environ 500 sont en absence autorisée. Des services ont fermé, comme les centres de jours ou les ateliers thérapeutiques.

"On peut comparer ça à une cocotte-minute", voilà comment la CGT décrit la situation au centre hospitalier de Clermont. "La direction comme ailleurs, n’a pas pris la mesure de la pandémie", commente Fabrice Oganesoff, aide-soignant et représentant du personnel CGT. "On ne se sent pas écouté, au début on demandait des masques, la direction n’en avait pas et les soignants se sentaient en danger. Aujourd’hui beaucoup ont peur pour leurs familles, certains n’osent plus embrasser leurs enfants. C’est une angoisse pour eux." Et d'ajouter : "le Covid s’ajoute aux difficultés qu’on avait déjà avant. L'hôpital a perdu environ 400 lits en près de 4 ans."
 

Soins à distance

L'hôpital Philippe Pinel fonctionne actuellement avec un effectif minimum. Pour éviter un afflux massif et ingérable de patients, les professionnels de l'hôpital ont renforcé les soins en ambulatoire. 6000 sont suivis toute l'année par les infirmières des deux centres médico-psychologiques d'Amiens. Les entretiens téléphoniques ont remplacé les consultations physiques et les ordonnances sont envoyées directement aux pharmacies des patients confinés chez eux.
 

Les angoisses sont majorées par le confinement


Mais pour les patients les plus isolés et précaires, les infirmiers et infirmières se déplacent à leur domicile. "Quand les patients ne sont pas autonomes, il est nécessaire de les rencontrer pour veiller à leur bonne hygiène physique et alimentaire et vérifier la continuité thérapeutique. Et puis, nous venons aussi pour les rassurer car ils sont perdus. Les personnes âgées notamment, qui revivent leurs souvenirs de la Seconde Guerre mondiale. Les angoisses sont majorées par le confinement", raconte Diane Perceval, infirmière dans un des deux centres médico-psychologique de l'hôpital Pinel.

Ces soignants, qui multiplient les heures supplémentaires depuis le début de la crise, font aussi les courses pour les malades qui sont incapables de respecter les mesures barrières. "Dans l'ensemble, les patients en ambulatoire sont disciplinés. Ils avaient l'habitude de venir nous voir régulièrement au centre médico-psychologique avant le confinement. Depuis, ils ne viennent plus. C'est d'ailleurs ce qui nous a inquiété au début", ajoute l'infirmière.

Le pire c’est pour ceux qui n’ont pas de familles. Pour eux, c’est la rue ou la prison. Nous sommes les oubliés.

D’après le président de l’Union des amis et familles de malades psychiques dans la Somme, et frère d’un malade, Sébastien Bil, la situation est dramatique. Après plusieurs mois de contestation des soignants et familles de patients de l’hôpital Pinel pour obtenir plus de moyens en psychiatrie, la crise sanitaire révèle les manques criants. "L’accompagnement des malades est catastrophique depuis trois semaines. Les consultations téléphoniques sont insuffisantes pour accompagner les malades psychiques. Et tous sont vulnérables et inaptes à l’autonomie. Lors des appels téléphoniques, ils ne sont pas capables de dire que ça ne va pas car ils ont peur d’être à nouveau hospitalisés. Tous ont besoin de visites quotidiennes répétées. Les soignants font ce qu’ils peuvent mais ils n’ont aucun moyen", affirme Sébastien Bil qui est en contact régulier avec des familles épuisés.

"Nous, parents, devons tout prendre en charge, les angoisses et les crises de nos enfants, frères et sœurs. Nous ne sommes pas préparés à cette situation. Ça devient un enfer. Mon frère est complètement déstabilisé. Il fait plusieurs crises par jour. J’ai peur qu’il se suicide, j’ai peur qu’il sorte dans la rue et qu’il ait un mauvais geste, j’ai peur de tout". Une peur qui se transforme en colère pour ces familles. "Le pire c’est pour ceux qui n’ont pas de famille. Pour eux, c’est la rue ou la prison. Nous sommes les oubliés", clame Sébastien Bil.
 

On prévoit déjà l'après crise

Maintenir le lien avec les patients est une des priorités des professionnels de santé mentale même si les moyens sont insuffisants. "Ce que l'on veut éviter, c'est que les malades aux pathologies chroniques arrêtent leurs soins. Cela pourrait être catastrophique pour la prise en charge future de nos patients mais aussi des nouveaux", annonce Cyrille Guillaumont. Mais l'hôpital s'attend à cette vague et s'y prépare.

Et puis, ce qu'ils redoutent, c'est une éventuelle prise en charge des soignants actuellement en première ligne dans les hôpitaux. "Les personnels des hôpitaux généraux travaillent en hyperactivité quotidienne. La pression les fait tenir. Mais ils sont en bout de course. Ils côtoient la mort chaque jour. Ils sont épuisés physiquement et psychologiquement et on peut s'attendre à un relâchement sur le plan émotionnel, à un stress post-traumatique pour certains. Nous devons y être attentifs", rappelle le psychiatre.

Une plateforme téléphonique d'écoute psychologique dédiée aux soignants a déjà été mise en place au CHU d'Amiens et à l'hôpital Pinel. À la sortie de la crise, les psychologues et psychiatres devront certainement prévoir des prises en charges individuelles et des sas de décompression pour cette nouvelle patientèle.
 
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