Le triste héritage des zoos humains : quand le public se pressait pour visiter le "village sénégalais" à Amiens

Au XIXᵉ siècle et jusqu'aux années 1950, les zoos humains captivent l'attention du public européen en présentant les modes de vie des populations colonisées. Sous couvert d'exhibitions ethnographiques, des familles arrachées à leurs terres natales sont exposés dans des décors reconstitués. Amiens n’a pas échappé à la sombre mode de l’époque.

1906, dans la petite Hotoie, en lieu et place de l’actuel parc zoologique d’Amiens se tenait l’exposition internationale et son fameux "village noir".

Un business florissant pour l’époque. Cinq ou six impresarii en France se chargeaient de former des troupes et de les faire tourner partout en France et en Europe. Amiens n'échappe pas à la règle. Aimé Bouvier, entrepreneur de spectacles français, travaille en partenariat avec Mamadou Seck, maître-bijoutier originaire de l’île de Gorée au Sénégal. Celui-ci forme une troupe d'une centaine de personnes, exposées en France entre 1904 et 1924. En 1906, c’est à Amiens que son groupe pose ses maigres bagages, programmé par l’entrepreneur français.

Une vie mise en scène

L’exposition internationale d’Amiens ouvre ses portes le 14 mai 1906. Les visiteurs pouvaient alors acquérir un billet complémentaire pour y voir le "village sénégalais" ou "village noir", dont l’entrée se faisait au pavillon bleu, dans la petite Hotoie, ironie du sort, à l’endroit même de l’actuel parc zoologique d’Amiens.

Les visiteurs pouvaient découvrir un village sénégalais reconstitué doté d'une mosquée, d'une école, d'une cuisine, et même d'un bassin pour admirer les adolescents qui plongeaient régulièrement pour récupérer les pièces que les visiteurs leur jetaient. Une attraction très appréciée. Plusieurs métiers y étaient représentés : piroguiers, cordonniers, bijoutiers, tisserands, dessinateurs, brodeurs, tailleurs. 

"Vous aviez des lutteurs sénégalais par exemple qui jouaient à la mise en scène. Vous aviez bien sûr la prière avec une sorte de défilé de procession organisée", explique Pascal Blanchard, chercheur associé au laboratoire de communication et politique au CNRS, spécialiste du "fait colonial" et des immigrations.

Tout était orchestré pour donner l'impression aux visiteurs de vivre une expérience authentique, bien que tout fût en réalité soigneusement scénarisé.

Les visiteurs ont la possibilité d’entrer dans les cases, et de constater que "ces peuples primitifs ne sont pas encore mûrs pour toutes nos modes et ustensiles de luxe", comme on le pouvait le lire dans le guide officiel de l’exposition. Les visiteurs y sont alertés : "Pas trop de gâteaux, ne donnez pas d’indigestion à nos petits pensionnaires".

Une vie dans le village mise en scène pour mieux séduire l’œil du visiteur, quitte à s’affranchir de la réalité. Ce modèle du village sénégalais d’Amiens s’exportera dans d’autres villes françaises.

Les naissances comme attraction

À Amiens, en mai 1906, naît la petite Maïmouna Mélanie, fille des Goréens Guedj Ndiaye et Fatma Oula. On fait de sa naissance une attraction dans le "village sénégalais". "On y annonce les naissances, comme j’ai fait la semaine dernière pour le bébé Tapir", racontait, en 2016, Pierre Bouthors responsable de la communication du parc zoologique d’Amiens. Nous l’avions interviewé à l’occasion de la présentation de l’exposition EXHIBITIONS, L’invention du sauvage montée par la fondation Lilian Thuram, d’éducation contre le racisme et du groupe de recherche ACHAC : Association pour la Connaissance de l'Histoire de l'Afrique, présidé par Pascal Blanchard.

À l’occasion de la naissance de la jeune Maimouna Mélanie, une grande banderole est affichée à l’entrée du village. La presse annonce la nouvelle et les visiteurs se pressent pour voir le bébé. Des cartes postales sont éditées à cette occasion.

On peut y voir l’impresario à l’aspect colonial, Aimé Bouvier, l’organisateur du village avec son chapeau hauts de forme ainsi que le chef du village, Mamadou Seck.

"Les drapeaux français ornent la porte d’entrée. C’est une mise en scène coloniale, comme une manière de vendre l’Empire, la grandeur coloniale de la France à travers ce type de lieu", analyse Pascal Blanchard.  

Il faut imaginer que de la plupart des gens n'ont jamais voyagé, ils ne connaissent pas l'Afrique. Donc c'est une manière de découvrir ces paysages et pays lointains à travers les zoos humains, dans une mise en scène totalement reconstituée où tout était factice. Le but était de divertir.

Pascal Blanchard, historien

Pour les visiteurs, pas question de partir sans un petit souvenir, comme quand on rentre de voyage. Des artistes du village dessinaient des cartes postales, des bijoux, qu’ils vendaient au public.

Un traitement déshumanisant et des conditions de vie précaires

À partir de cette époque, les zoos humains deviennent une industrie. Les troupes, comme celle d’Amiens, se professionnalisent presque, acquièrent de l’expérience au fil des exhibitions partout en France et en Europe. Les zoos humains évoluent, car il faut rappeler que les premiers zoos humains en France, aussi appelés "expositions ethnographiques", organisées dans des foires ou des tavernes au début du XIXe siècle, sont marqués par une grande violence.

Les Fujiens de la terre de feu (Chili et Argentine), Galibis de Guyane ou Kanaks de Nouvelle-Calédonie sont arrachés à leurs terres, embarqués de force vers l’occident où ils seront présentés dans des enclos, censés représenter leur habitat naturel, contraints de se livrer à une ignoble mise en scène, que raconte Pascal Blanchard dans le documentaire Sauvages, au cœur des zoos humains. En 1931, au Jardin d’Acclimatation à Paris, des Kanaks sont présentés comme de dangereux cannibales, forcés de manger de la viande crue et dansant en criant comme de prétendus "sauvages".

Un traitement raciste et des conditions de vie plus que précaires. Les exhibés étaient généralement hébergés sur le lieu même du village, où ils montaient et démontaient eux-mêmes les décors.

Ils étaient exposés à des conditions climatiques extrêmes, dans des abris de fortunes, et aux maladies "à Paris par exemple, il y a eu des dizaines de morts à cause du froid. À Barcelone, d'autres sont morts de la variole, ou de maladies au contact d'occidentaux. Un certain nombre de maladies qui n'existaient pas forcément dans les pays d'origine ont pu être diffusées", rappelle l’historien Pascal Blanchard.

Quant à la rémunération, le chef du village (le seul qui était en contact avec l’impresario) était rémunéré. La solde était versée en plusieurs fois : à la veille du départ du Sénégal, le lendemain de l’arrivée en France et à la fin de l’exposition. Le chef du village, en l’occurrence Mamadou Seck à Amiens, se chargeait de distribuer les gains aux hommes du village. Une rémunération d’ailleurs souvent en nature, comme des batteries de cuisine.

En novembre 1906, six mois après son ouverture, l'"exposition ethnographique" d’Amiens ferme ses portes. La plupart des membres des troupes exposées en France retournent en Afrique, sauf à de rares exceptions. Les autorités coloniales veillaient à ce que les populations exposées ne s’installent pas en France.

Mieux comprendre le phénomène, pour déconstruire le racisme

Le concept des zoos humains (terme utilisé a posteriori par les historiens) a joué un rôle crucial dans la formation de stéréotypes et de discriminations raciales au cours des XIXᵉ et XXᵉ siècle.

Si j'exhibe quelqu'un au nom de son statut social, de son identité de femme par exemple, ou comme objet sexuel ou racial, je résume, pour le visiteur qui vient, ‘le spécimen’ à non pas ce qu'il sait montrer, mais pour ce qu'il serait.

Pascal Blanchard, historien

À l'époque, la majorité des gens ne voyageaient pas et ignoraient généralement l'existence de "peuples lointains". Aller au zoo humain signifiait pour eux rencontrer ces populations.

Cependant, ce genre d'attraction ne favorisait pas l'égalité ni la compréhension, mais plutôt une forme d'altérité accentuée.

Ces zoos humains, c'est le passage de racisme scientifique très théorisé au XIXe siècle, que peu de gens lisaient dans les livres, à un racisme très populaire. En gros, ça devenait banal, normal, classique et on allait en plus au zoo pour s’amuser. On devenait raciste bien souvent sans le savoir, en s’amusant.

Pascal Blanchard, historien

Un passé embarrassant avec lequel il faut composer

Un passé lourd, souvent embarrassant, mais que l’ancienne directrice du parc zoologique d’Amiens n’a pas souhaité occulter. Christine Morrier a travaillé en collaboration avec l’ACHAC et la fondation Lilian Thuram pour accueillir l’exposition dans l’enceinte même du zoo en 2016, à l’exacte place de l’ancien village sénégalais, pour sensibiliser et informer les visiteurs sur ce sombre épisode 

Tant qu’on ne fait pas face à son passé, on ne peut pas construire un avenir sain, même si le passé est douloureux.

Christine Morrier, ancienne directrice du parc zoologique d'Amiens

"Les zoos sont quand même issus des empires coloniaux où on ramenait de l’exotique", veut se souvenir l’ancienne directrice de zoo, désormais à la retraite, qui souhaitait avec l’accueil de cette exposition "montrer à quel point il y a eu une révolution des parcs zoologiques entre cette époque-là et aujourd’hui".

La persistance des zoos humains

Le modèle des zoos humains a perduré au-delà du XIXe siècle, avec des exemples notables à Nantes en 1994 avec le "village de Bamboula", en Allemagne en 2005 au zoo d’Augsbourg avec un "African Village", ainsi qu'à Seattle en 2007.

Ces nouvelles manifestations étaient souvent critiquées pour leur exploitation des cultures et des identités, mais attiraient tout de même un public curieux.

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