Les groupes de niveau expérimentés dans un collège à Amiens : "on y croit, mais pas sur la totalité des heures"

Au collège Édouard Lucas à Amiens, le "soutien et approfondissement" en français et en maths se fait depuis la rentrée en groupes de niveau une fois par semaine pour les 6e et les 5e. Une organisation qui devance l'une des mesures phares annoncées par Gabriel Attal pour aider les collégiens en difficulté et qui sera mise en place à la rentrée 2024/2025.

Ils sont une petite dizaine dans la salle de classe. Tous les 15 jours, Gabin, Océane, Tiziano et d'autres élèves de 6e travaillent en petit groupe pendant une heure, ce qui est difficile pour eux en français et en mathématiques. Des séances de soutien et d'approfondissement mis en place depuis la rentrée scolaire de septembre dernier au collège Edouard Lucas à Amiens. Une organisation décidée par l'équipe enseignante après que ces sessions ont été rendues obligatoires par le ministre de l'Éducation nationale de l'époque, Gabriel Attal. 

Perméabilité des groupes

Trois groupes de niveau ont été constitués grâce aux résultats des évaluations nationales de l'entrée en 6e. "Pour coller aux besoins des élèves, il y a un groupe d’élèves plus en difficulté, un groupe de renforcement et un groupe d’élèves qui n’ont pas difficultés particulières, mais avec lesquels on peut aller un peu plus loin, explique Nathalie Bertier, principale du collège. L'idée, c’est qu’il y ait une organisation suffisamment souple pour qu’un élève puisse changer de groupe à chaque période de petites vacances ou à chaque trimestre. Dès qu’un élève évolue et est en capacité d’aller dans un autre groupe, il le fait. Les enseignants se sont donné une organisation identique : ils travaillent tous sur le même sujet, sur le même programme, mais de manière différente. Par exemple, pour les élèves qui ont le moins de difficulté, on va aller plus sur du travail d’écriture et d’approfondissement et pour les enfants les plus en difficulté, on sera plus sur de la compréhension du document travaillé. Mais la base de travail, le document, est le même pour tous."

Être avec des élèves qui ont le même niveau que moi, ça permet de nous entraider parce qu’on a les mêmes difficultés.

Tiziano, élève de 6e au collège Édouard Lucas à Amiens

Pour plus de 20 % des élèves français entrant au collège, les fondamentaux ne sont pas acquis. Beaucoup ont des difficultés en lecture. "Ça leur pose des problèmes dans les autres matières, constate Stéphanie Gérard, professeure de français. La lecture, c’est fondamental. C’est ce qui pose le plus souvent de problèmes. En conseil de classe, souvent ce qui revient : 'c’est en français qu’il ne comprend pas. Il ne comprend pas la consigne. Il n’écrit pas correctement'. Donc, ça fait frein, c’est sûr."

Reprendre confiance en soi

En général, le travail est axé sur la compréhension d'un texte. Aujourd'hui, c'est la fluence, l'aisance à la lecture qui est au cœur de la séance. Le rythme est celui des enfants. Et les exercices ciblent parfaitement leurs difficultés. "Là, on fait des exercices qui m’aident vraiment sur mes difficultés : on a appris à lire des mots durs et à lire plus vite, confirme Tiziano. Moi, j’ai du mal à lire certains mots et à lire vite. Mais je sens que je progresse : je lis des mots de plus en plus vite. Et puis être avec des élèves qui ont le même niveau que moi, ça permet de nous entraider parce qu’on a les mêmes difficultés."

Océane aussi a des difficultés en lecture. Et en calcul. Elle a également un peu de mal à maintenir son attention. "On travaille avec pas beaucoup de personnes et pas beaucoup de bruit dans la classe. Dans certaines classes, il y a beaucoup de bruit et j’ai du mal à me concentrer, avoue-t-elle d'une voix douce. J’ai l’impression d’avoir fait des progrès. Je me sens beaucoup mieux en maths et en lecture. Et puis j’apprends mieux, sans difficulté. Je suis plus en confiance parce que j’ai moins peur qu’on se moque de moi. D’habitude, j’ai peur donc je n’y arrive pas."

On voit des choses qui bougent : on leur donne des techniques, des stratégies selon leur niveau et on voit qu’ils réinvestissent ça en classe.

Stéphanie Gérard, professeure de français au collège Édouard Lucas à Amiens

Prendre ou reprendre confiance en ses capacités est souvent un facteur important de la progression dans les apprentissages. À Édouard Lucas, les élèves ne savent d'ailleurs pas qu'ils sont dans des groupes de niveau et ne viennent pas forcément tous de la même classe pour éviter que les plus faibles soient stigmatisés ou découragés.

Et même si cette expérimentation n'en est qu'à ses débuts, Stéphanie Gérard voit bien que ses élèves y trouvent déjà leur compte : "ça permet à certains élèves, qui n’osent pas prendre la parole quand ils sont en classe entière parce qu’ils sont intimidés par le reste de la classe, à ne pas avoir de barrières pour pouvoir s’exprimer. Au fur et à mesure, ils n’ont plus de mal à prendre la parole même s’ils sont en difficulté pour certains. Ils sont tous volontaires, à divers degrés, mais ils sont plus facilement volontaires pour prendre la parole et ils n’hésitent pas à s’impliquer dans la séance. Et oui, on voit des choses qui bougent : on leur donne des techniques, des stratégies selon leur niveau et on voit qu’ils réinvestissent ça en classe. On le voit au long terme, pas forcément à la séance d’après, mais on le voit quand même."

Un avant-goût de la réforme Attal de 2024

Cette expérimentation au collège Édouard Lucas ressemble beaucoup à l'une des nouvelles mesures phares du "choc des savoirs" de Gabriel Attal en décembre dernier : celui qui était encore en charge de l'Éducation nationale avait annoncé qu'à la rentrée 2024/2025, l'intégralité des enseignements en français et en mathématiques se ferait en groupes de niveau. "Ça nous donne de vraies pistes de travail pour la rentrée de l’année prochaine parce que l’année prochaine, nous devrons constituer ces groupes de travail pour toutes les heures de français et toutes les heures de mathématiques en 6e et en 5e, rappelle Nathalie Bertier. L’organisation, on l’a, mais seulement une heure par semaine et il faudra la répliquer à toutes les heures de cours pour pouvoir appliquer la réforme qui est proposée."

Travailler avec des élèves à plus faible effectif, en soi, c’est une bonne chose parce que ça permet d’individualiser les apprentissages. Mais à la rentrée prochaine, on ne parle pas de créations massives de postes pour cela.

Maxime Paruch, secrétaire départemental SE-UNSA 80

Et c'est peut-être là que ça risque de coincer. D'un point de vue de l'organisation, mais aussi de moyens humains. "Si on a besoin l’année prochaine de cinq groupes de niveau dans un établissement et qu’on n'a que quatre personnels, ce sera compliqué de mettre en place ces groupes de niveau, s'inquiète Maxime Paruch, secrétaire départemental SE-UNSA 80. Travailler avec des élèves à plus faible effectif, en soi, c’est une bonne chose parce que ça permet d’individualiser les apprentissages. Mais à la rentrée prochaine, on ne parle pas de créations massives de postes pour cela. On limite juste la baisse des moyens qu’on connaissait ces dernières années. En termes d’organisation et de personnel qu’on sera en capacité de mettre devant les élèves, de gros doutes existent même au sein des équipes de direction."

C’est vrai que la mixité est vraiment source d’émulation. Mais les groupes de niveau vont se dérouler uniquement en français et en mathématiques. Il reste tous les autres cours où les élèves vont être en groupe classe avec une réelle mixité parce qu’il y a une hétérogénéité qui est profitable aux élèves. Mais pour certains élèves en très grandes difficultés, c’est parfois difficile d’être dans la classe et de devoir suivre le mouvement.

Natahlie Bertier, principale du collège Édouard Lucas à Amiens

Se pose également la question de la perméabilité de ces groupes et l'amoindrissement de la mixité des niveaux. "La réforme, c’est difficilement envisageable. Non pas à cause de nos capacités à nous : on peut le faire. Mais qu’est-ce-que ça va donner pratiquement ? s'interroge Stéphanie Gérard. Parce qu’il y a une émulation dans une classe avec des élèves qui ont des niveaux différents. Ils se portent tous vers le haut, même s’ils n’ont pas tous d’excellents résultats. Qui porte vers le haut dans un groupe où il n’y a pas d’excellents élèves ? C’est notre crainte majeure. Mais on va le faire. On le fait déjà et on a déjà un système qui fonctionne, ce système de groupes qu’on expérimente cette année. On a l’habitude, mais passer la totalité des heures, ça nous fait un peu plus peur. Parce que le groupe de niveau, on y croit. Mais pas sur la totalité des heures."

Avec Narjis El Asraoui / FTV

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