L'histoire du dimanche - Avant le puma d'Arras, le mystère des deux félins en liberté près d'Amiens durant l'été 2000

Publié le Mis à jour le
Écrit par Sylvia Bouhadra
Deux félins observés dans la vallée de la Somme en 2000 n'ont jamais été retrouvés (image d'illustration).
Deux félins observés dans la vallée de la Somme en 2000 n'ont jamais été retrouvés (image d'illustration). © CC0

Juillet 2000. Un fait divers insolite secoue la vallée de la Somme. Un homme a aperçu deux fauves sur son terrain situé dans le village de Saint-Sauveur près d’Amiens. Des moyens sans précédent sont mobilisés pour retrouver ces animaux, sans résultat. Aujourd’hui encore le mystère reste entier.

Depuis plus d’une semaine, un puma en liberté dans les environs d’Auxi-le-Château et d'Arras dans le Pas-de-Calais mobilise les forces de gendarmerie, les pompiers et les techniciens de l’Office français de la biodiversité. Une traque qui s’avère toujours infructueuse, mais qui n’est pas sans rappeler une autre chasse aux fauves, s’étant déroulée il y a plus de 20 ans dans la vallée de la Somme. Un fait-divers qui a provoqué un important battage médiatique et mobilisé près de 150 gendarmes.

"Je m’en rappelle comme si c’était hier ! (rires)". Tout commence à l’été 2000. À l’époque, Nicole Ladowski et son époux André Ladowski sont gérants d’une épicerie et propriétaires d’un grand terrain à Saint-Sauveur, une petite commune de 1000 habitants à dix kilomètres d’Amiens dans la Somme.

Le quotidien du couple est bouleversé lorsque des faits plutôt étranges commencent à se produire sur leur propriété. "À l’époque, nous avions des chevaux. Notre voisine nous disait qu’elle les entendait hennir toute la nuit. Ils avaient peur de quelque chose", se souvient, Nicole Ladowski, recontactée 21 ans plus tard.

À cette époque, on avait une petite cabane dans laquelle nous dormions parfois. Le matin, on se réveillait et toutes les poubelles étaient défaites et les os mangés

Nicole Ladowski


De quoi mettre la puce à l’oreille à Nicole et André Ladowski. Ils craignent déjà la présence de félins aux abords de leur terrain. Puis, le jeudi 20 juillet 2000, en pleine journée, alerté par des rugissements, André Ladowski, fait une découverte étonnante en hauteur de son champ.

"J’ai vu des bêtes qui se battaient ou qui jouaient. Je suis reparti chercher le gamin et on est monté jusqu’à la moitié du pré. On a vu qu’ils se battaient toujours. J’ai prévenu ma femme qui a appelé les pompiers", raconte-t-il à l’époque à France 3 Picardie. Nicole Ladowski confirme : "Mon mari était sur le terrain et il a entendu du bruit. D’habitude, j’ai toujours un appareil photo sur moi et là, je ne l’avais pas ! On a vraiment pu les distinguer !"

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Deux fauves en liberté près d'Amiens ©INA

Deux têtes rondes avec des yeux jaunâtres en amande

Des poils et des empreintes sont retrouvés dans un sous-bois. Ils confirment la présence de félins, "probablement deux jeunes léopards ou deux jeunes tigres", affirment les autorités.

La nuit venue, la gendarmerie de la Somme met en place un dispositif de veille et délimite un périmètre de sécurité, "déconseillant aux gens de se balader sur la rive droite de la Somme entre Ailly-sur-Somme et La Chaussée-Tirancourt", précise un article du journal Libération publié le 25 juillet 2000.

"Ce jour-là, j’étais parti à Berck. Je repasse chez ma mère à Abbeville, elle me dit qu’il y a des tigres à Saint-Sauveur !" se souvient Gilles Delattre, maire de Saint-Sauveur depuis 1995, "À cette période-là, quand je partais, il se passait toujours quelques choses ! (rires) Je suis rentré et on a pris les choses très au sérieux. On a demandé aux gens de ne pas se promener au marais".

Le vendredi 21 juillet 2000, un des félins est de nouveau aperçu dans la soirée, par un groupe d’adolescents. Il était dans un pré, non loin du château de Tirancourt, à trois kilomètres des terres de Nicole et d’André Ladowski. "Les jeunes ont vu des ombres dans la nuit vers Samara. Ils ont eu peur aussi", poursuit Nicole Ladowski.

"L'animal était peut-être venu s'abreuver à la source qui coule dans un fossé attenant au château", suppose Libération. Les adolescents alertent la gendarmerie de Picquigny, une commune voisine.

Le fauve est localisé et observé pendant une quinzaine de minutes par le gendarme Benoît Carbonnet. "J'ai vu deux têtes rondes avec des yeux jaunâtres en amande. C'étaient deux bêtes très minces d'environ un mètre de long avec un pelage gris clair", raconte-t-il à France 2. Il est le dernier témoin visuel.

La "chasse aux tigres" débute

Rapidement, une battue est menée pour faire sortir les félins de leur cachette. "Sur notre terrain, il y avait énormément de monde ! Les gendarmes s’étaient installés !", s’amuse Nicole Ladowski.

Le samedi 22 juillet 2000, les autorités déposent de gros quartiers de viande de bœuf dans un périmètre d’un kilomètre carré, pour essayer de les appâter. Aucun résultat. Les moyens sont importants : 150 gendarmes, des caméras thermiques, et même un hélicoptère. En vain. Les deux félins disparaissent dans la nature et plus personne ne les revoit.

La psychose s’installe

En plein été, les médias nationaux s’intéressent grandement à ce fait divers se déroulant à seulement deux heures de la capitale. Le Parisien, Libération, France 2, AFP, France-Soir... Les journalistes se ruent à Amiens. "C’était vraiment la folie !", s’exclame Nicole Ladowski. "Je ne dirais pas qu’il ne se passe jamais rien à Saint-Sauveur, mais ça a créé de l’animation ! C’était un peu folklorique !" s’amuse Gilles Delattre.

D’autant plus que l’apparition de ces fauves reste un mystère. Aucune disparition d’animaux n’est signalée par les cirques et autres animaleries de la région. "On considère pour l’instant que ce sont vraisemblablement des animaux qui ont échappé à la garde de leur maître. Ayant effectué des vérifications sur l’ensemble du département auprès des cirques, animaleries, zoos, nous pouvons aujourd’hui dire qu’aucun de ces animaux ne manque à l’appel", annonce la gendarmerie de la Somme. "On nous avait dit qu’il y avait un dresseur de fauves du côté de Bernaville, mais ça faisait déjà loin", raconte le maire de Saint-Sauveur.

La psychose s’installe dans la région. Les habitants oscillent entre terreur et humour. Chez les Ladowski, la peur prend le dessus : "Ce n’était pas très rassurant, on avait toujours un peu peur à chaque fois qu’on allait sur le terrain. Les chasseurs se moquaient de nous, tout le monde se moquait ! Les chasseurs répétaient qu’ils allaient les tuer, mais on aurait bien aimé les voir face aux fauves !"

Il y avait surtout de l’interrogation sur la présence de ces deux fauves. Des gens ont mis en doute la parole de la personne qui les avait vu, mais du côté de la mairie, on n'a jamais mis sa parole en doute.

Gilles Delattre

Dans les jours qui suivent, les signalements de félins se multiplient. Le 25 juillet, un routier aurait aperçu un tigre au bord de l'autoroute A26 entre Arras et Cambrai. Le 26 juillet, des traces d'animaux sauvages sont localisées près de Saint-Quentin. Finalement, le témoignage du routier est considéré irrecevable et les traces trouvées ne correspondent pas aux félins aperçus dans la vallée de la Somme.

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Où sont passés les félins sauvages ? ©INA

Simplement un gros chat ?

Si les recherches sont infructueuses, les poils et les empreintes trouvés près de la propriété des Ladowski permettent d’en savoir davantage sur ces deux animaux. Le 2 août 2000, le Muséum d’histoire naturelle de Paris rend son verdict.

Les félins aperçus près de Saint-Sauveur et de Picquigny dans la Somme ne sont ni des léopards, ni des tigres et encore moins des lions. "Des collègues ont fait une analyse génétique et ont trouvé que ces poils appartenaient à des chats domestiques, des chats de gouttières", affirme contre toute attente Michel Tranier, professeur de mammalogie au Muséum d'histoire naturelle de Paris.

Des chats, donc. Rien de dangereux pour la population. Le dispositif de recherche est levé et le battage médiatique cesse.

"Ce n'étaient pas des gros chats, c'étaient des pumas ! On les a bien vus ! On a vu que c’étaient des pumas, avec leur grande queue !", conteste Nicole Ladowski. Un avis partagé à l’époque par le lieutenant-colonel Haddad de la gendarmerie de la Somme :

Le Muséum d’histoire naturelle avait précisé que compte tenu des traces qui font quand même 6 cm de large, ça correspondait à un animal entre 20 et 25 kilos. Jusqu’à preuve du contraire, je ne connais pas de chat domestique qui puisse atteindre ce poids.

Lieutenant-colonel Haddad

"Il est possible qu’il y ait quelque chose de la taille d’un petit puma qui se balade dans la Picardie. C’est possible, je ne peux pas conclure. [Les traces] pourraient être celles d’un jeune puma. J’emploie le conditionnel, car je ne peux pas faire autrement", concède Michel Tranier.

Le mystère reste donc entier. Et ce, même en 2021. "On n'a jamais vraiment pu confirmer que c’étaient des félins", avoue Bastien Ribard, chef du service communication de la gendarmerie de Picardie.

Depuis cet épisode, Nicole Ladowski a quitté la Somme pour l’air frais de la Bretagne, mais elle restera à tout jamais marquée par cette affaire. Quant à Gilles Delattre, il peut désormais s’absenter de sa commune sans risque, car il est peu probable que de nouveaux félins réapparaissent à Saint-Sauveur.

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