TEMOIGNAGE Coronavirus. “C'est épuisant de travailler dans une ville morte" : un livreur Uber Eats raconte son quotidien

Un livreur sur la Grand'Place de Lille / © DENIS CHARLET / AFP
Un livreur sur la Grand'Place de Lille / © DENIS CHARLET / AFP

Continuer à travailler ou pas en temps d'épidémie ? Entre inquiétude et obligation, les livreurs appellent à la grève pour réclamer des compensations.

Par Marianne Mas

Malgré la crise sanitaire, les plateformes de livraison de repas sont autorisées à poursuivre leur activité. Quitte à augmenter les risques de contamination ? Inquiets, les livreurs appellent à une grève nationale dès ce soir 20 heures, mais certains ne peuvent pas se permettre d'arrêter leur activité. Nous avons recontré Karim (prénom d'emprunt), qui livre pour Uber Eats dans la métropole lilloise depuis début janvier.


Faire grève ? Karim comprend les inquiétudes de ses collègues livreurs, mais lui ne peut pas se le permettre. “Je suis obligé de travailler, même si en ce moment c'est très compliqué. Sur mon groupe Snapchat de livreurs lillois, beaucoup disent qu'ils ont peur du virus. Moi je n'ai pas le choix. Mon père est malade, il a une petite retraite, je l'aide. Enfin j'essaie. En ce moment, si je gagne 40€ par jour, c'est bien. Je sors à 11 heures, je rentre à minuit, tout ça pour une misère.”
 

“C'est épuisant de travailler dans une ville morte”


Les conditions de travail ont aussi beaucoup changé. “Vous n'imaginez pas mais c'est épuisant de travailler dans une ville morte où on ne croise personne d'autre que des policiers ou des SDF. Pour le moral, c'est désastreux, on devient dingues”. Karim se plaint aussi des contrôles des forces de l'ordre sur les attestations de déplacement. “C'est vrai qu'on n'est pas actifs tout le temps et qu'on attend beaucoup les commandes. Mais vous verriez comment ils nous contrôlent ! Parfois on ne se sent pas en securité”.

Les restaurants classiques sont fermés depuis samedi minuit. Ne restent ouverts que quelques snacks ou petits établissements qui fonctionnent en livraison. “Ça ne nous donne plus vraiment envie de travailler, d'ailleurs je le vois dans les rues, il n'y a plus grand monde à vélo”. Pourtant l'application continue à envoyer des messages aux livreurs sur des bonifications...”On a du mal à comprendre, même si les McDo ou KFC sont fermés, Uber nous dit qu'il y a des pics d'activité avec des bonus à se faire, mais c'est complètement faux !


"On fait avec les moyens du bord"


Comment les livreurs se protègent-ils ? "Uber nous a envoyé un mail disant qu'on devait aller récupérer du gel et des masques, et qu'ils nous tirendraient au courant. Mais on ne sait pas où et quand. Donc pour le moment, c'est la débrouille. Moi j'ai mon propre gel. A chaque livraison, je me nettoie les mains. Mais je n'ai pas de masque donc je me mets un truc au niveau du visage.”

Les précautions prises par les rares restaurants ou snacks encore accessibles à la livraison semblent elles aussi aléatoires. “Je suis rentré prendre des commandes dans des snacks qui faisaient vraiment tout leur possible pour être en règle, mais d'autres sont encore très peu préoccupés par la transmission du virus, ils font avec les moyens du bord. On sent que eux aussi sont embêtés de rester ouverts pour ne pas gagner grand chose en fin de journée”. Et les rapports avec les clients ont eux aussi changé. “Quand ils récupèrent nos commandes, on sent qu'ils sont méfiants, ils les prennent limite du bout des doigts et on sent qu'ils se dépêchent pour aller se laver les mains. C'est normal, mais c'est très étrange aussi car il n'y a plus de contact : ils ne nous parlent plus”.

 

Travail et sécurité sanitaire : la réponse officielle d'Uber Eats

"Pour qu'ils puissent prendre toutes les précautions sanitaires possibles, et ce depuis le 17 mars, nous remboursons tout achat de produits sanitaires, tels que gel hydroalcoolique, lingettes désinfectantes, gants jetables. Nous allons également en mettre à leur disposition dans certains restaurants.
Soutenir tout livreur qui serait diagnostiqué avec le COVID-19 ou placé en quarantaine individuelle par une autorité de santé publique. Les livreurs qui se trouveraient dans ces situations recevront une indemnisation pendant une période pouvant aller jusqu'à 14 jours.
Depuis le 14 mars, nous avons également communiqué aux 20000 restaurants qui utilisent l'application les dernières recommandations sanitaires nécessaires à la livraison sans contact."

 

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