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Ils ont la vingtaine, vivent loin des grandes villes et s’inquiètent pour leur avenir. Dans l’Aisne, où plus d’un jeune sur quatre est au chômage, le Rassemblement national tire profit du sentiment d’abandon pour établir ses meilleurs scores. REPORTAGE.

C’est une longue allée bordée de platanes comme il en existe tant d’autres dans ces villes moyennes. D’un côté de la route, une rangée de maisons et un restaurant chinois, de l’autre, le siège France du groupe Volkswagen, deuxième employeur du département de l'Aisne. Puis, sur cette portion de la D936, direction Meaux, il y a le McDonald, situé au niveau de la sortie de Villers-Cotterêts (11 000 habitants). Lieu incontournable pour croiser la jeunesse cotterézienne, sinon quasi-absente du centre-ville.
McDonald de Villers-Cotterêts, un repaire de la jeunesse. / © Baptiste Mezerette/FTV
McDonald de Villers-Cotterêts, un repaire de la jeunesse. / © Baptiste Mezerette/FTV
Il est 14 heures, Aurélie et Julien, 19 ans et 18 ans, dévorent leur burger en tête à tête. Dans la vie, la jeune fille cherche un emploi dans le commerce ou le social depuis six mois, accompagnée par la “Mission locale”, un dispositif d’aide à l'insertion professionnelle des 16-25 ans. Lui bosse dans les travaux publics et finit son CAP constructeur de routes, à Amiens. “Je travaille pour la France, se vante le jeune homme, une chaîne en argent autour du cou. Ce que je fais sur les routes, ça reste.” En mai dernier, ils ont glissé leur premier bulletin de vote dans l’urne lors des élections européennes. “Le déclic, ça a été tous les attentats, raconte Aurélie. Avant, la politique ne m’intéressait pas plus que ça, je me disais que j’avais le temps.” Sur leur bulletin, la flamme tricolore du Rassemblement national.

Chômage, illettrisme, pauvreté

C’est dans l’Aisne que la liste menée par Jordan Bardella (RN) a obtenu son meilleur score, avec 39,9% des voix. Ce département rural, bordé par l’Île-de-France au sud, le département du Nord et l’ancienne Champagne-Ardenne à l’est, est devenu le fief du parti d'extrême droite. En 2014, Franck Briffaut a conquis la septième plus grosse mairie du département, Villers-Coterrêts, sous l'étiquette Front national.
© Baptiste Mezerette/FTV
© Baptiste Mezerette/FTV
L'Aisne est le territoire le moins dense de la Région des Hauts-de-France. Sa préfecture, Laon, compte seulement 25 000 habitants. Quant à la plus grande ville, Saint-Quentin, 55 000 personnes y vivent. Sur les routes, les champs s'étirent à perte de vue. Bien souvent des cultures de céréales ou de betteraves sucrières. Car l'industrie sucrière est un vivier d'emplois ici. Même si ces dernières années, les fermetures d'usines se sont enchainées sous l'effet de la crise économique. Et la jeunesse d'en pâtir. Selon l’Insee, en 2013, 33,3 % des 18–25 ans ne sont ni étudiants ni en emploi. Soit le deuxième score de l'hexagone. Et plus d’un jeune sur quatre se déclare en situation de chômage. L’illettrisme, lui, atteint 13% contre 7% de moyenne nationale. Un terrain fertile pour le parti de Marine Le Pen.

J’aimerais vivre à l’époque de mes parents.

Chez ce jeune couple, le contraste est frappant entre leur regard juvénile et leurs propos passéistes. “J’aimerais vivre à l’époque de mes parents, affirme Julien. Je leur dis souvent d’ailleurs.” Tous deux sont nostalgiques du franc, un âge qu’ils n’ont pourtant pas connu. “Maintenant, les jeunes ne veulent rien branler, peste le jeune Axonais. Depuis l’âge de 14 ans je bosse chez des amis agriculteurs, j’ai toujours eu la notion du travail, et je devrais payer pour un pote qui ne fait rien ?” “Ras le bol général”, "trop de charges""profiteurs du système", "justice à deux vitesses"… Pendant une heure Aurélie et Julien déballent les raisons de leur vote en plein milieu du fast-food. Décomplexés. Mais là, il est temps de rentrer. "Les courses attendent dans le coffre", s'excusent-ils presque. Ils repartiront sans vouloir être pris en photo.
 
Elle non plus ne veut pas se faire tirer le portrait. En discuter ok, mais “il ne faut pas abuser”, lâche Mélissa, assise sur un banc, près de la place du marché de Villers-Cotterêts. La jeune femme de 22 ans a voté Marine Le Pen à l’élection présidentielle 2017 mais peine à expliquer pourquoi. Elle avance à tâtons. “Bah... les frontières”, murmure-t-elle d’abord, une main sur sa poussette. Avant d’évoquer les festivités des Algériens après leur victoire en finale de la Coupe d’Afrique des nations, en juillet dernier. “J’ai vu sur les réseaux sociaux, ils ont tout cassé, accuse-t-elle. Les Français ne font pas ça quand ils gagnent…” Et de conclure quelques minutes plus tard : “La France ne s’occupe pas de nous…”

“Si tu n'as pas le permis ici, t'es mort”

Un sentiment d’abandon germe parmi cette jeunesse, accentué par les problèmes de transports. “Les trains sont soit annulés, soit retardés”, se plaint la jeune fille. Les bus ? “Il n’y en a pas assez”, regrette un adolescent croisé plus loin. Le prix de la liberté dans ce département rural, c’est le permis. "Si tu n'as pas le permis, t'es mort", répètent les jeunes ici. Sauf que Mélissa, elle, ne l’a pas encore. Elle s’y attelle. Mais pour le moment, ça la bloque dans sa recherche d’emploi aux environs de Villers-Coterrêts, dans le milieu de la vente. Car “ici, du travail, il n’y en a pas”, maugrée la jeune cotterezienne.

La France des arrêts de car. / © Baptiste Mezerette/FTV
La France des arrêts de car. / © Baptiste Mezerette/FTV

Désertification rurale et industrielle

“Le Rassemblement national est le seul parti à défendre la ruralité, pense Benjamin Dautreppe, militant frontiste de 25 ans. En tout cas, qui essaie.” Car, Marine Le Pen le sait bien, les petites et moyennes communes représentent un véritable réservoir de voix en sa faveur. Dans un rapport de la Fondation Jean Jaurès, Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach en exposent les raisons sociologiques et géographiques. "La part des employés et surtout des ouvriers dans la population locale est plus importante dans les communes de taille petite ou moyenne, or c’est dans les milieux populaires que le RN bénéficie du plus de soutien", expliquent-ils dans un premier temps. Et d'ajouter : "Le sentiment d’isolement ou de relégation et le fait de se sentir moins bien loti en matière d’équipements publics, de dynamisme économique ou d’infrastructures de transport, ingrédients constituant un terreau fécond pour le vote RN, se rencontrent davantage dans les communes petites et moyennes que dans les grandes."

À Corbeny (750 habitants), on vient de perdre un médecin il y a peu de temps. 

Sur les panneaux d'affichage public, à Villers-Côterrets, un message interpelle les passants : "Une pétition est disponible à l’accueil de la mairie pour le maintien de la trésorerie de Villers-Cotterêts." Encore une bataille pour préserver les services publics de proximité. Dans le département, un collectif d’élus, nommé Thémis 02, a été fondé pour défendre les quatorze trésoreries de l'Aisne (sur vingt) menacées de fermeture d'ici à 2022, dans le cadre de la réorganisation de l'administration fiscale annoncée le 7 juin par Gérald Darmanin, ministre de l'Action et des Comptes publics.
Dans le centre-ville de Villers-Cotterêts, le magasin Phildar a mis la clé sous la porte. / © Baptiste Mezerette/FTV
Dans le centre-ville de Villers-Cotterêts, le magasin Phildar a mis la clé sous la porte. / © Baptiste Mezerette/FTV
"Le maire pourrait faire plus de boutiques, lance Cécilia, 19 ans. Car à part La Halle, il n'y a rien..." La jeune fille est venu tuer cet après-midi pluvieux au McDonald avec son copain, Dylan, 22 ans. Ce dernier est originaire du Val-de-Marne et a rejoint sa petite amie à Villers-Cotterêts il y a quelques mois. Aucun des deux n'a de job. "On est venu là pour sortir un peu, il n'y a rien à faire sinon", se désole le jeune homme, habillé en survêtement gris. 

Cécilia et Dylan sont abstentionnistes, comme la majorité des jeunes finalement. Leur discours donne un nouveau visage à cette désertification rurale. Celui du déclin commercial dans les centres-bourgs. Un autre levier du vote RN, d'ailleurs, comme le démontre une étude de l'Ifop, réalisée en 2016. Elle indique que lors des élections européennes de 2014, où le FN est arrivé en tête avec 24,9% des voix, celui-ci a atteint en moyenne 30,8% des voix dans les communes de moins de 500 habitants, dans lesquelles on ne trouve ni commerce ni service, contre 23,5% "seulement" dans les communes disposant d'au moins six activités.

L’Aisne est aussi marquée par la crise industrielle. Nicolas Olivier, militant frontiste et assistant d’éducation pendant six ans, a vu son père perdre son poste d’ouvrier à la sucrerie de Guignicourt, il y a dix ans. "On aimerait relancer nos industries", assure-t-il. Mais dans l'Aisne, capitale de la betterave industrielle, les usines disparaissent les unes après les autres.

La peur du déclassement

Au fil des rencontres, des interviews, apparait le spectre du déclassement français. “On est un pays en sous-développement, estime Julien. Regarde les Etats-Unis et la Russie, ce sont des puissances exceptionnelles. Nous, en France, on a beaucoup de choses, c’est sûr, mais on ne sait pas les mettre en avant.” Puis il parle de l’agriculture française concurrencée par “la mondialisation”. "Nos agriculteurs crèvent la gueule ouverte", assène-t-il.

L’insécurité culturelle est également sous-jacente aux propos des jeunes votants. L’étranger, sinon l’Europe ou la mondialisation, seraient responsables de ce sentiment naissant avec le développement de la société multiculturelle. “Alors que des gens dorment sous des ponts, on dépense des millions pour les migrants”, dénonce Benjamin Dautreppe, le jeune militant. “Le gouvernement actuel mise sur la mondialisation et efface l’identité des gens dans un grand moule”, enchaine son ami.
Nicolas Olivier, 27 ans, et Benjamin Dautreppe, 25 ans, militants pour le Rassemblement national, et respectivement responsables du canton de Guignicourt et de Laon, dans l'Aisne. / © Baptiste Mezerette/FTV
Nicolas Olivier, 27 ans, et Benjamin Dautreppe, 25 ans, militants pour le Rassemblement national, et respectivement responsables du canton de Guignicourt et de Laon, dans l'Aisne. / © Baptiste Mezerette/FTV
S’ils ont peur du "grand remplacement" ? “C’est à surveiller”, répondent-ils. Même si l’immigration dans le département de l’Aisne est relativement faible (3,8 % de la population contre 6,1 % dans le Nord, selon l'Insee, en 2016), Benjamin Dautreppe dit "voir de plus en plus de femmes voilées dans les grandes villes, comme à Laon." Cela peut s’expliquer par l’arrivée de nouveaux habitants venus de la grande couronne de l’Ile-de-France.

Se raccrocher aux symboles français

Un drapeau tricolore, visible depuis la rue, flotte à la fenêtre de sa chambre. Les symboles, pour Benjamin Dautreppe, c'est important. Ce jour-là, cocasserie de la situation, le jeune agriculteur porte un polo bleu-blanc-rouge. "Un hasard", sourit-il. “Le drapeau, Marianne, la Marseillaise, l’église, le chant du coq, le bruit du tracteur… Ça fait partie de la vie dans nos villages, défend celui qui est encarté depuis sa majorité. Et j’ai envie que ça continue très, très, très longtemps.”

Les touristes se font une image du Français avec sa baguette de pain, son béret et sa bouteille de vin. Mais tout ça est en train de changer. (Benjamin Dautreppe, militant RN)

Au cours de la discussion, le jeune homme propose d'inviter son voisin, lui aussi militant RN. Ils habitent tous les deux Corbeny, un village de 750 habitants, entre Laon et Reims. Le sms à peine envoyé, son collègue débarque. Nicolas Olivier, 27 ans, chemise bleue marine, une tête de plus que son ami, le sourire en moins. Ensemble, ils forment un “binôme” bercé dans un environnement familial et amical favorable au Front national. "On voulait entrer dans la famille du Front", expliquent-ils. Chose faite. Le premier est devenu responsable du canton de Laon, le second de Guignicourt. Tous deux adoubés par Franck Briffaut, maire RN de Villers-Côtterets. Deux gars du coin, attachés à leur village. L’un travaille les champs aux alentours, puis chasse dans les bois le week-end avec ses chiens, un Fox croisé griffon et un Anglo-français. L’autre a repris une licence d’histoire à distance et lorgne un poste de professeur au collège de Corbeny. Le collège Léopold Senghor.

"Le FN ? Bonnet blanc, blanc bonnet"

À droite de la porte d’entrée du McDonald, son McFirst englouti, un jeune homme est avachi sur une banquette marron. “J’ai bu quelques verres avant de venir, mais je pense que ça va aller”, prévient-il avant d’entamer la discussion. Il est 15 heures. Anthony est un repenti. Il a voté une fois pour le FN dans sa vie, le seul bulletin de vote de son existence d’ailleurs. C’était à ses 18 ans, pour l’élection présidentielle de 2007. “Je me suis laissé entrainé par d’anciens potes, raconte l'Axonais de 31 ans, tatoué à l'épaule d'un yin et yang lové dans la queue d'un dragon. C'était une fois, en soirée, un ami adhérent du FN est venu avec ses tracts du parti.” Anthony se laisse convaincre. À cette époque, il avoue “avoir été raciste". "C'était à cause de mon entourage", précise-t-il. De ses oncles surtout. Eux qui désignaient l’étranger comme “celui qui pompe l’argent de l’Etat”. “Au final, le souci est ailleurs", constate Anthony, avec recul.

Le danger avec les extrêmes c'est qu'ils font des raccourcis pour récupérer ceux qui ne votent plus ni à gauche ni à droite.

Le jeune homme ne vote plus. "Blanc bonnet, bonnet blanc", dit-il des partis politiques. Après un séjour de trois ans en Bolivie et une déconvenue amoureuse dont il ne souhaite pas parler, il est revenu chez ses parents. Ruiné. "Je n'avais plus que 100 dollars en poche", raconte-t-il. Alors, il a repris son poste d'ouvrier en intérim à Honeywell, une usine spécialisée dans les masques de protection. Son rêve ? "M'en sortir, vivre tranquillement, songe-t-il. Ne pas être dépendant du système, avoir un minimum à moi, comme une maison."

Aujourd'hui, Anthony jure avoir enterré ses idées frontistes et observe l'évolution du parti avec méfiance. “Le FN, ça me fait penser au film Fight Club et à cette idée altermondialiste qui a pour but de faire changer les choses, dit-t-il. Sauf qu'à la fin, il y a des morts.”