ENQUETE : 300 000 masques FFP2 retrouvés moisis et couverts de "champignons" dans un entrepôt

Selon nos informations, 1,7 million de masques FFP2 appartenant au groupe du Crédit Lyonnais étaient stockés dans un de leurs anciens entrepôts situé à Bayeux dans le Calvados. Sur l'ensemble de ce stock, 300 000 étaient moisis, couverts de "champignons". Le reste a pu être distribué.

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Image d'illustration © MaxPPP
Selon nos informations, 1,7 million de masques FFP2 datant de la crise H1N1 de 2009 étaient stockés dans une ancienne cité administrative du LCL à Bayeux dans le Calvados.

Sur l'ensemble de ce stock considérable, au moins 300 000 masques ont été retrouvés complètement pourris. L'équivalent du nombre d’habitants d’une ville comme Nantes. 
 
Une partie des 1,4 millions de cartons sauvés par la protection civile du Calvados lors de la récolte de masques.
Une partie des 1,4 millions de cartons sauvés par la protection civile du Calvados lors de la récolte de masques. © Préfecture du Calvados

 C'était vraiment des champignons énormes qui sortaient des cartons. Ils étaient à même le sol, sur de la terre, dans les caves de l'entrepôt. On pouvait rien en faire tellement c'était humide et moisi, témoigne un secouriste présent sur place.

Le 20 mars dernier, soit 4 jours après le début du confinement, le Directeur Général France du Crédit Lyonnais avertit le Ministère de la Santé qu'il est en possession d'un stock de 1,7 million de masques FFP2 entreposé en Normandie et qu'il souhaiterait en faire don au personnel soignant.

6 jours plus tard, le 26 mars, plusieurs associations de secouristes (Protection Civile, l'UMPS, la SNSM, la Croix Rouge et l'UNASS) sont dépêchées sur site à la demande de l'ARS, pour récolter les masques. 

Contacté par téléphone, un des secouristes présents lors de la récolte témoigne. Il raconte les conditions dans lesquelles étaient entreposés les masques. Afin de préserver son anonymat, sa voix a été modifiée.

Entreposés dans des cartons, les masques auront passé onze années abandonnés au sous-sol du bâtiment. 

C'était vraiment des gros champignons. On était obligé de porter des masques chirurgicaux pour trier le matériel. On avait du mal à respirer à cause de la moisissure, témoigne un secouriste présent lors de la récolte.

Il est en effet préconisé de conserver les masques FFP2 entre 10 et 25 °C, à l'abri de la lumière et de l'humidité. Des conditions très éloignées de celles du lieu qui servait d'entrepôt.

Pour être utilisables le plus longtemps possible, les masques doivent être stockés selon des critères de conformité précis, à savoir des zones sèches et bien ventilées. 
 
L'ancien centre administratif du Crédit lyonnais (fermé depuis 2019) où ont été retrouvé les masques. En 1976, 1 600 personnes travaillaient dans cette forteresse de 15 000 m2
L'ancien centre administratif du Crédit lyonnais (fermé depuis 2019) où ont été retrouvé les masques. En 1976, 1 600 personnes travaillaient dans cette forteresse de 15 000 m2 © Google Maps
En tout, 1,4 million de masques sur les 1,7 million initiaux ont pu être récupérés. Soit 3250 cartons de 400 masques. 

Mais ces derniers ayant été en contact prolongé avec les cartons pourris durant onze années, peuvent-ils présenter des risques pour la santé à cause des moisissures ? 

Selon l'ARS, aucun risque car chaque carton a été soigneusement contrôlé par un pharmacien inspecteur directement sur site, afin de vérifier l'état d'utilisation des masques. (NDDL : Même si les masques FFP2, dits filtrants, récupérés sur place ont une durée de vie de 5 ans, ils sont tout même réutilisables comme simple masque de protection, même si leur date est passée). 

Ainsi, les 1,4 million de masques ont été distribués aux hôpitaux d'Ile-de-France et du Grand Est les plus touchés par la crise du Covid-19.
 
Afin de vérifier la non-dangerosité de ces champignons, nous avons contacté Carole Ohayon-Elfasci, spécialiste des allergies. La médecin assure que s'il n'y pas de moisissure visible sur les cartons, alors il n'y a pas de danger, même si ces derniers étaient conservés dans la même pièce.

L'allergologue explique également que les champignons ne se transmettent pas par voie aérienne : "les moisissures ne survivent pas en dehors d'un support, donc si les masques récupérés ne présentent pas de traces suspectes, alors ils peuvent être utilisés sans danger."
 

Un masque filtrant FFP2 est destiné à protéger le porteur contre les risques d’inhalation d’agents infectieux transmissibles par voie aérienne et par gouttelettes.
Un masque filtrant FFP2 est destiné à protéger le porteur contre les risques d’inhalation d’agents infectieux transmissibles par voie aérienne et par gouttelettes. © MaxPPP
Un stock de 1,7 million de masques FFP2, propriété d'une entreprise privée comme le LCL interroge. Mais en réalité, ces chiffres n'ont rien de surprenant.

En 2009, lors de la crise du H1N1 (Grippe A), l’État avait quant à lui un stock de 1 milliard de masques chirurgicaux et de 700 millions de masque FFP2. Un stock 10 fois supérieur à celui disponible aujourd’hui pour lutter contre le coronavirus. 

En revanche, d'autres questions persistent. Pourquoi un tel manque de réactivité de la part du Crédit Lyonnais avant d'alerter le Ministère de la Santé ? Pourquoi avoir négligé les conditions de stockages des masques dans leur entrepôt ?

Contacté, le Crédit Lyonnais n'a pas souhaité communiquer sur ces questions.

En seule réponse à nos sollicitations, le groupe déclare "avoir donné 1,7 million de masques FFP2 à l’Agence régionale de Santé de Normandie (qui a dû en redonner une partie à d’autres ARS de France sur instructions du Ministère de la Santé). Ils nous ont très chaleureusement remerciés à plusieurs reprises."  

La ville de Bayeux quant à elle assure n'avoir à aucun moment été informée de cette affaire et affirme qu'elle n'avait aucune connaissance de ce stock.Cette affaire de 300 000 masques FFP2 partis à la poubelle en plein pic épidémique de Covid-19 est révélatrice d'une incapacité à anticiper les risques sanitaires. Jusqu'à la récente épidémie de Covid-19, les masques ne semblaient pas représenter un intérêt majeur.

Aujourd'hui, nous tirons les leçons du passé et prenons toute la mesure de protéger et ne pas négliger l'importance du matériel médical. Du matériel, qui on le sait désormais, est décisif devant l'ampleur d'une telle crise tel que le coronavirus.
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