"On ne va pas faire un massage cardiaque à 67 ans" : à l'hôpital de Bayeux, la réforme des retraites passe mal

Elisabeth Borne a dévoilé mardi le projet du gouvernement pour réformer le système des retraites. Des annonces dures à entendre pour le personnel soignant de l'hôpital de Bayeux, dans la Manche. Certains dénoncent "un double leurre" qui vient s'ajouter à des "conditions de travail dégradées".

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"Le message est très négatif. C'est une catastrophe pour les jeunes comme les moins jeunes. Déjà que personne ne veut venir travailler dans les hôpitaux, alors là, c'est sûr, personne ne viendra", estime Claire Lostanlen, 57 ans, secrétaire départementale Force Ouvrière (FO) et aide-soignante au Centre Hospitalier Aunay-Bayeux (CHAB), dans la Manche. 

Report progressif de l'âge légal de départ à la retraite à 64 ans, durée de cotisation progressivement portée à 43 ans dès 2027, augmentation de la pension minimale à 1 200 euros brut pour les nouveaux retraités, disparition de la plupart des régimes spéciaux, meilleure reconnaissance de la pénibilité… La Première ministre Elisabeth Borne a annoncé mardi 10 janvier les principaux points de la très controversée réforme des retraites portée par son gouvernement. Dans un milieu hospitalier en tension, la pilule a du mal à passer.

"Un double leurre"

Rodolphe Gosselin, 48 ans, est aide-soignant au CHAB depuis 2005 et syndiqué permanent FO depuis 2018. La retraite à 64 ans et l'accélération de l'allongement de durée de cotisation constituent "un double leurre" selon lui. "Cela n'assure absolument pas une retraite à taux plein à 64 ans, donc il faudra aller bien au-delà de cet âge si on veut vivre convenablement." 

Avec le système actuel de retraite, sa collègue Claire Lostanlen pourrait partir à la retraite à 62 ans, mais avec de la décote. Avec la nouvelle réforme, elle a calculé qu'elle devrait travailler "dix-huit mois de plus" et donc ne pourrait pas partir avant "63 ans et demi minimum, avec de la décote". Si elle est en temps plein syndical depuis 2014, l'aide-soignante s'inquiète pour ses collègues. "On ne va pas faire un massage cardiaque à 67 ans !", s'insurge-t-elle. 

À noter que la réforme ne prévoit pas de changer l'âge d'annulation de la décote. Il reste maintenu à 67 ans. C'est-à-dire que toutes les personnes qui partent à la retraite à cet âge-là bénéficient automatiquement d'une retraite à taux plein. L'âge d'annulation de la décote a en outre était maintenu à 62 ans pour les personnes déclarées invalides ou inaptes. Et à 55 ans pour les travailleurs en situation de handicap. 

"Le métier d'aide-soignant casse le corps"

Laetitia Villeret, 38 ans, est aide-soignante au SSIAD (services de soins infirmiers à domicile) du CHAB depuis 2018 et syndiquée FO. Elle a commencé sa carrière à 22 ans en Ehpad. Travailler jusqu'à 64 ans "va être compliqué" pour elle. "Nous avons un travail très physique. Nous passons nos journées à tirer, pousser, se baisser... Je me suis déjà fait opérer du genou et j'ai des petits soucis au dos", confie-t-elle. "On a beau nous donner du matériel, le poids reste le même", ajoute l'aide-soignante.

Le métier d'aide-soignant casse le corps. Il abime beaucoup le dos, les épaules, les mains et cause des problèmes aux lombaires.

Rodolphe Gosselin, aide-soignant au Centre Hospitalier Aunay-Bayeux et syndiqué permanent FO

Selon les syndicalistes, nombreux sont leurs collègues épuisés bien avant d'atteindre la soixantaine. "Le métier d'aide-soignant casse le corps. Il abime beaucoup le dos, les épaules, les mains et cause des problèmes aux lombaires", détaille Rodolphe Gosselin. "En commission de réforme pour aide-soignants, on voit passer des retraites pour invalidité tous les mois. Et ce pour des aide-soignants à partir de 45 ans", expose-t-il. La commission de réforme est une instance consultative médicale partiaire ayant pour rôle d'examiner la situation et les dossiers des agents fonctionnaires en invalidité, maladie professionnelle ou accident de travail.

Au début de la crise du Covid, en mars 2020, Claire Lostanlen a été rappelée pour des gardes d'aide-soignante. "Après un mois dans un service, j'ai fini avec un début de sciatique", témoigne-t-elle. "La plupart de mes collègues de 57-58 ans souffrent", insiste la syndicaliste. Rodolphe Gosselin rappelle les nombreuses conditions de travail difficiles de ce métier : horaires décalés, travail de jour et de nuit, heures supplémentaires, "conflits de valeur" et les conséquences sur la vie personnelle et familiale.   

"Depuis 2018, je n'ai jamais eu de visite médicale"

Elisabeth Borne a abordé mardi la question de la pénibilité. La Première ministre a notamment annoncé la création d'un "fonds d'investissement dans la prévention de l'usure professionnelle", doté d'un milliard d'euros d'ici 2027. Il devrait permettre de financer les aides à la formation et à la reconversion pour les salariés exposés aux risques ergonomiques (port de charges lourdes, postures pénibles et vibrations mécaniques).

On est 1500 agents à l'hôpital de Bayeux, on a deux médecins du travail à temps partiel, dont un en télétravail qui traitent les dossiers les plus urgents.

Claire Lostanlen, aide-soignante au Centre Hospitalier Aunay-Bayeux et secrétaire départementale FO

Elisabeth Borne a également annoncé le renforcement du suivi médical de ces salariés à partir de la mi-carrière. Sur avis médical, ils pourront bénéficier d'un aménagement de poste, de temps de travail, d'un accès renforcé à une reconversion, voire d'un départ anticipé à partir de 62 ans. L'élargissement du compte professionnel de prévention à de nouveaux salariés fait aussi partie des mesures, mais les soignants de l'hôpital public ne sont pas concernés.

Des annonces qui ne rassurent ni Rodolphe, ni Claire, ni Laetitia. "Depuis 2018, je n'ai jamais eu de visite médicale. On est 1500 agents à l'hôpital de Bayeux, on a deux médecins du travail à temps partiel, dont un en télétravail qui traitent les dossiers les plus urgents", expose Claire Lostanlen. Olivier Véran a précisé mercredi matin sur franceinfo que cette visite médicale "obligatoire et systématique" se ferait à 61 ans, en plus de celle qui existait déjà à 45 ans.

"Sur le terrain, rien n'existe"

Concernant les possibilités de reconversion, Rodolphe Gosselin dénonce des "propos fumants" de la part du gouvernement car "sur le terrain, rien n'existe" selon lui. "Quelles sont les solutions de reclassement pour nos collègues en difficulté médicale, pour leur fin de carrière, qu'est-ce qu'on leur propose ? Les hôpitaux n'ont pas de moyens à consacrer à ça en ce moment et pas de postes, que ce soit en animation ou en secrétariat", affirme le syndicaliste.

Quand on voit tout ce qu'on fait dans notre carrière, comme on se donne, on va finir cassé pour avoir quoi ? 1200, 1300 euros ? C'est vraiment insuffisant.

Laetitia Villeret, aide-soignante au SSIAD du Centre Hospitalier Aunay-Bayeux et syndiquée FO

"Quand notre DRH nous dit qu'à 45 ans, on est soignant senior, qu'il n'y a pas de postes adaptés pour tout le monde, qu'est-ce qu'on va nous faire faire en seconde carrière ?", abonde Lydie Poirier, aide médical psychologique de 50 ans au CHAB, en temps plein syndical, qui ne voit que deux solutions. "Je ne vois pas notre employeur nous faire travailler ailleurs, donc nous serons soumis à la retraite d'office ou mis en invalidité", résume celle qui dénonce des "conditions de travail qui se sont dégradées ces dernières années".

"Quand on voit tout ce qu'on fait dans notre carrière, comme on se donne, on va finir cassé pour avoir quoi ? 1200, 1300 euros ? C'est vraiment insuffisant", estime Laetitia Villeret. L'aide-soignante ne se voit pas pour autant changer de carrière de si tôt. "J'aime le contact avec les gens, ce qu'on leur apporte à domicile", souligne-t-elle. "Mais un jour ou l'autre, je serai obligée de me poser la question", admet-elle.  

Mouvement social le 19 janvier

À la suite des annonces d'Elisabeth Borne, les huit principaux syndicats (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, Solidaires, FSU) se sont aussitôt réunis à la Bourse du travail de Paris mardi soir et ont appelé d'une même voix à une première journée de mobilisation le 19 janvier prochain. Une opposition syndicale unie, cela n'était pas arrivé depuis la réforme Woerth en 2010. 

"On sera dans la rue le 19. Je ne pars pas perdante. L'idée est de créer un mouvement d'ampleur et de faire abandonner le projet avant qu'il ne soit voté", souligne Claire Lostanlen. Car le gouvernement souhaite faire entrer en vigueur son texte d'ici à l'été 2023. "Cette présentation n'est pas un point final, nous sommes prêts à faire encore évoluer notre projet", a néanmoins déclaré Élisabeth Borne mardi. 

"On nous explique que c'est un problème de finance et qu'il faut que l'on mette la main à la poche. Mais quand on voit l'évasion fiscale, pourquoi on ne va pas chercher l'argent ou il est au lieu d'aller le chercher sur le dos des plus petits ?", s'interroge Rodolphe Gosselin.

Le 23 janvier, un projet de loi de financement rectificative de la sécurité sociale portant sur la réforme des retraites sera présenté en Conseil des ministres. Le début des débats à l'Assemblée nationale est quant à lui prévu pour le 6 février.