Connaître son avenir, jeter un sort à un rival, se protéger des actes malveillants et maléfiques : la magie noire à Vire

Protection de la famille, divination, ensorcellement d'ennemis, exorcisme : les rites sorciers et la magie noire étaient très présents dans la région au cours des derniers siècles. Au musée de Vire Normandie (Calvados), une exposition exhume les pratiques et objets d'époque.

Connaître son avenir, jeter un sort à un rival, se protéger des actes malveillants et maléfiques : de tout temps, les populations du monde entier ont eu recours à des forces invisibles pour obtenir une faveur ou attirer un malheur. Sur la base d'objets collectés par des passionnés, le musée de Vire Normandie consacre une exposition à ces croyances et rites des siècles derniers, avec des spécimens provenant du Moyen Âge à l'après-guerre.

Historien normand, membre de deux sociétés savantes de Caen, David Lecoeur, nous détaille quelques pratiques et ustensiles qu'il a collectés ces 30 dernières années, avec les membres de l'association Les Blancs Montagnards dont il est président. 

"Nouer l'aiguillette", ou comment jeter un sort d'infertilité

Souhaiter l'infertilité d'un homme était l'une des pratiques malveillantes les plus courantes en Normandie, et notamment dans les bocages. Les habitants des secteurs concernés appelaient ça "nouer l'aiguillette".

David Lecoeur : Pour jeter ce sort d'infertilité, il suffisait de prendre une bouteille en verre vide, généralement de lait, dans laquelle on introduisait une racine de doche (ndlr : oseille sauvage). Elle a la particularité d'être anthropomorphe, c’est-à-dire de ressembler à un corps humain. Autour du "bassin", on nouait un fil de cuivre et psalmodiait de vilaines choses : "Toi, untel, tu n'auras pas de descendance". Ensuite, on introduisait la racine avec le nœud dans la bouteille, puis on remplissait avec de l'eau de vie, pour conserver la racine intacte dans le temps, car tant que la racine ne se détériorait pas, le mal agissait. 

Parmi les sortilèges couramment jetés, on trouve le sort de séparation du couple, celui de "bousiller l'activité économique de la ferme (tarir les vaches de lait, tarir un puits, troubler le sommeil des fermiers, faire crever le chien...). Ces sortilèges se réalisaient via des rites d'envoûtement, avec des œufs ou des parchemins. On utilisait de la salive ou des cheveux, c'est surtout l'intention qui comptait.

Un évangile, une clé et un ruban pour connaître l'avenir

Connaître ce que nous réserve le futur a toujours été une obsession des populations. Si les pratiques de diseuses de bonne aventure ou de cartomancie restent d'actualité, elles étaient encore plus développées lors des siècles passés. 

David Lecoeur : À la fin du XIXe siècle, on utilisait fréquemment une divination particulière pour savoir ce que l'avenir nous réserverait. Elle était pratiquée par des femmes sur les marchés. Les devineresses étaient assises sur une chaise, et tenaient dans leur main cet évangile dans lequel se trouvait une clé, tous deux étant ficelés par un ruban. Le tout était ensuite utilisé comme un pendule en radiesthésie. Le plus souvent, des femmes venaient pour demander si elles étaient enceintes (ou si elles le seraient bientôt) et si tel était le cas, quel serait le sexe de l'enfant à naître.

Il arrivait aussi que les devineresses utilisent un anneau de mariage, tenu par des cheveux de femmes, en guise de pendule. Il s'agissait de répondre à des questions telles que : "Vais-je être enceinte, vais-je trouver un mari ? Est-il banquier ? Menuisier ?" Etc. Dans tous les cas, la réponse ne pouvait être que oui ou non. 

Vers la fin du Moyen-Âge, un objet bien particulier avait la cote pour déchiffrer l'avenir : l'almadel. Celui présenté au musée de Vire Normandie est un poudrier de mariage ancien avec un miroir. Une boule de cristal a été intégrée dans le vase à poudre pour créer un effet de réflexion. "L'almadel était utilisé pour découvrir des images d'évènements à venir ou passés, décrit David Lecoeur. Il exigeait une pratique méthodique de la magie par une personne aguerrie, qui devait entrer dans une transe pour avoir les visions". 

Le Grand Albert et les croyances de guérisons

Les collectionneurs de l'association des Blancs Montagnards ont aussi déniché un Grand Albert datant des années 1820. Il s'agissait d'un livre compilant des textes de l'antiquité traitant des vertus des minéraux et des plantes, des "recettes de bonnes femmes" comme on disait à l'époque, de grands-mères comme nous les appelons plus respectueusement de nos jours, détaille David Lecoeur. 

On y trouvait des astuces pour expliquer comment nettoyer certaines choses, ou comment guérir de tel mal. "On se soigne mal à la campagne et il faut que quelqu’un soit atteint très sérieusement pour qu’il se résigne à « voir un médecin »", écrit Jean Seguin, archéologue manchois, en 1941. Les croyances d'alors sont que tout est lié : les êtres vivants, les astres, les minéraux, les plantes. Les Normands vont par exemple boire une infusion de vipère dans de l'eau de vie pour combattre les brûlures, placer des griffes de loup dans une pochette et l'accrocher au cou des enfants pour les préserver des cauchemars, ou encore glisser une taupe séchée dans du formol puis placer le tout sous le lit pour éviter les maux de dents ou d'oreilles.

 

Les rites de guerre

Une partie de l'exposition est consacrée aux croyances et rites en tant de guerres. On y découvre par exemple une mallette d'aumônier britannique pour exorciser les soldats. Dans cette partie du musée, on apprend notamment que l'armée française comptait dans ses rangs des radiesthésistes durant la Première Guerre mondiale. Ces militaires étaient chargés de débusquer les mines cachées dans des galeries souterraines. Pour ce faire, ils utilisaient la méthode de chasse au blaireau, en écoutant le sol avec des pendules pour déterminer la largeur et la profondeur de la galerie. Suivant leurs indications, les contre-mineurs français creusaient de leur côté et faisaient sauter les Allemands situés de l'autre côté de la galerie. 

Les membres de l'association des Blancs Montagnards ont aussi dégoté un petit cercueil datant de la Seconde Guerre mondiale. Cette petite boîte en bois d'une dizaine de centimètres était généralement garnie d'une balle de fusil. C'était un présage funeste, déposé sur le seuil de la porte des maisons où vivaient des personnes ayant peut-être travaillé ou fricoté avec l'armée allemande. Ces pratiques ont connu un pic durant les années noires de la purge en France (1946 et 1947). Généralement, le destinataire du petit cercueil finissait mitraillé.

Exposition "Magie Noire, Magie Blanche en Normandie" : du 3 avril au 3 novembre 2024, du mercredi au dimanche (10h-12h30 et 14h-18h), au Musée de Vire Normandie