"Dans vos doigts, vous tenez une vie" : consultez les documents extraordinaires du Service historique des armées

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20 kms d'archives sur les victimes des conflits depuis 1914 , la mine d 'or de la DAVCC à Caen ©France 3 Normandie

"Dans vos doigts, vous tenez une vie"... Au service historique de la défense à Caen, sont conservés des milliers de documents d'archives relatifs aux victimes des conflits contemporains depuis 1914. Un monument aux morts de papier, où chaque document témoigne d'une vie fracassée par l'Histoire.

"Je ne m'attendais pas à me retrouver face à mon oncle, prisonnier au Stalag en Allemagne à l'âge de 23 ans, avec sa pancarte autour du cou, et ce regard fixe et dur, cela m'a secoué ! " explique Marc Michel-Dhérissart. Curieux d'en savoir plus sur le passé militaire de son oncle, Marc s'est tourné vers le Service historique des armées de Caen. 

Pour consulter les documents lui permettant d'avancer dans sa quête, il a dû suivre la procédure classique : envoyer un mail précisant sa demande, en indiquant le nom (date et lieu de naissance) de son oncle. Le service envoie habituellement une réponse rapide avec déjà des documents numérisés (ils sont déjà 2 millions à avoir été numérisés) et une date de rendez-vous pour consulter ceux qui ne le sont pas. 

La plupart des demandes individuelles concernent les prisonniers de guerre en Allemagne entre 1940 et 45, ils ont été jusqu'à un 1.800.000. Comme l'explique Alain Alexandra, chef de la division des archives de la DAVCC " Souvent, C'est tout ce qui reste d'eux à part les souvenirs entretenus par la famille."

En ce qui concerne les archives sur 14/18, les tonnes de documents sont à l'image de cette guerre de masse et des pertes qu'elle a engendrées. Le but au départ était comptable et administratif pour dédommager les veuves de guerre et les invalides. Georges Clemenceau disait " Ils ont des droits sur nous". Cela est devenu un trésor inépuisable pour les historiens, les chercheurs, notamment en traumatologie... Mais le plus émouvant et qui donne même le vertige, c'est de réaliser que "dans vos doigts, vous tenez une vie", comme le dit Alain Alexandra, Chef de la division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains à Caen.  

Dans vos doigts, vous tenez une vie

Alain Alexandra, Chef de la division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains à Caen

Un monument aux morts de papier

Dans ces kilomètres de dossiers, il y a également tous ces hommes issus de France, mais aussi des colonies et des territoires d'Outre-mer. 

Le grand public ignore souvent qu'à Caen, rue Neuve Bourg l'Abbé se trouve la DAVCC, la Division des Archives des Victimes des Conflits Contemporains, service historique du ministère de la Défense. Ces archives ont permis et permettent encore de faire valoir les droits des victimes civiles et militaires des guerres et de leurs familles depuis 1914 jusqu'à maintenant : les deux guerres mondiales, mais aussi d'Indochine, d'Algérie, de Corée, etc. 

Entrer à la DAVCC, c'est se confronter à 20 km d'archives linéaires qui retracent au travers de toute cette documentation une partie de la vie de 5 millions d'individus. C'est une mine d'or incroyable pour les chercheurs, les historiens, mais aussi tout simplement pour les personnes désirant connaître des détails sur un grand-père, un oncle, un arrière-grand-père, survivant ou non et qui souvent s'est tu, incapable de raviver ses souvenirs douloureux.

Tiecoura Maninga, tirailleur sénégalais

  La boîte de Pandore est abyssale, chaque bristol pris au hasard témoigne avant tout d'un destin, mais aussi d'un pan d'histoire de France. Ainsi, au hasard d'une allée et d'un dossier, on tombe sur l'histoire de Tiecoura Maninga, tirailleur sénégalais, ayant combattu à Verdun et blessé en avril 1917. Une balle ennemie se fiche dans sa hanche, il est évacué, s'ensuit une infection et de la fièvre. On découvre au fil des documents qu'il aura droit à un examen révolutionnaire pour l'époque : une radiographie ! La jambe de Tiecoura sera alors raccourcie de 5 cm et il souffrira jusqu'à sa mort en 1921.

Tiecoura aura peut-être chanté le fameux "adieu, la vie, adieu l'amour", avec ses pauvres camarades du Chemin des Dames. Sur l'étiquette qui l'identifie dans le wagon sanitaire qui l'évacue du front, on trouve encore de la terre du champ de bataille.

Les morts harkis, dans la catégorie "accidents du travail"

À la DAVCC, on croise aussi des chercheurs. Ainsi, Joseph Piccinato, étudiant en histoire à Caen qui depuis deux ans fouille dans les victimes civiles de la guerre d'Algérie et s'intéresse notamment aux Harkis. En 1956, l'armée française va recruter des Français de "souche nord-africaine" (appellation de l'époque), comme journalier connaissant le terrain. Ils seront jusqu'à 60000 hommes, et 1800 y laisseront la vie.

Joseph Piccinato raconte " j'essaye de mettre en évidence ce paradoxe : les harkis, déployés au sein des forces françaises, étaient considérés comme victimes civiles... cependant au fil des années, ils vont se retrouver de plus en plus en premières lignes". " Ils ne seront cependant jamais considérés comme des militaires et l'administration, comme en témoignent les documents, les classera dans la catégorie accident du travail !"

Des émouvants dessins

Dans tous les documents conservés à Caen, il n'y a pas que les fiches administratives qui racontent la vie des hommes. Alain Alexandra, chef des archives du Service historique de la défense, nous dévoile l'un de ses trésors : un carnet de dessins daté de 1915. Sur un petit cahier d'écolier, on découvre des scènes très touchantes de la vie quotidienne de soldats. 

"C'est l'œuvre d'un dessinateur affichiste, prisonnier en Allemagne, d'une qualité graphique exceptionnelle. Il témoigne de la vie quotidienne des prisonniers français et russes dans un camp allemand. Dans un baraquement, qui n'a pas l'air très solide, on voit les prisonniers en train de jouer à la lueur de la bougie, après le couvre-feu. Ils jouent au jeu de la bouteille, on la fait tourner et on file des gages. Il raconte ce qu'il vit et ce que ses camarades vivent… Il dessine le plus fidèlement possible, avec les moyens du bord, et cela donne une vie incroyable."

Des documents exceptionnels sur les camps de concentration

Depuis des années 80, toutes les archives des camps de concentration sont conservées à Caen. Les chercheurs ont ainsi pu compléter le livre de la déportation qui compte aujourd'hui 91000 noms. Parmi les nombreuses pièces, Alain Alexandra présente deux documents incroyables et essentiels, registres des camps de Mathausen et Auschwitz. 

Le premier est un gros ouvrage à la couverture arrachée : le registre original d'entrées et de sorties du camp de concentration de Mathausen en Autriche. "Il a été caché par les déportés qui s'occupaient de l'organisation administrative du camp et qui voulaient témoigner de ce qui s'était passé, Ils l'ont dissimulé près des fours crématoires". "Il y a des dizaines de milliers de noms, ceux rayés en rouges sont décédés, ceux qui sont rayés en bleu sont sortis des camps, mais on ne sait pas ce qu'ils sont devenus… on voit le côté administratif, très normé qu'on peut avoir dans un camp ; mais qui justement au travers de cette froideur représente bien l'horreur de ce que peut être la condition concentrationnaire".

Un autre document que peu de gens ont eu entre les mains est la comptabilité alimentaire du camp d'Auschwitz Birkenau en Pologne. On y trouve en colonne, les rations quotidiennes calculées en grammes de margarine, soupe, sucre... "C'est glaçant... c'est très méticuleux, programmé, organisé. Sur la colonne de droite, est inscrit le nombre de déportés et ce que cela représente en kilos au total."

À l'été 2024, devrait être publié le dictionnaire des victimes du nazisme en Normandie. Depuis plusieurs années, des chercheurs répertorient en lien avec le service historique de la défense un dictionnaire sur les 5000 victimes du nazisme normandes, les fusillés comme les déportés. Pour Arnaud Boulligny, 
chercheur à la Fondation pour la mémoire de la Déportation : " il faut faire preuve de pédagogie, faire s'intéresser les jeunes. On sait très bien que souvent une façon d'aborder la répression, la déportation, c'est s'intéresser aux victimes de sa commune, de sa rue, son quartier."

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