Les aventures givrées d'un Normand en Alaska : "J'ai pris dix ans en deux jours"

Deux ans après avoir été le premier français à parcourir à pied les 1600 kilomètres de l'Iditarod, un ultra-trail extrême dans l'ambiance glacée du Grand Nord, Erick Basset a tenté l'aventure à ski. Sauf que tout ne s'est pas passé comme prévu...

"Je ne suis pas un skieur, je ne suis pas un Savoyard, je ne suis pas un Nordique, je le sais, ça reste le défi." Ce défi, personne au monde ne l'a réussi depuis plus de 20 ans : finir à ski l'Iditarod Trail Invitational, l'ultra-marathon hivernal le plus long au monde. Mais pas de quoi effrayer Erick Basset : le Caennais l'avait déjà fait à pied avec sa pulka, il y a deux ans.

Rien que la description sur le site internet fait froid dans le dos. "L'une des expériences les plus difficiles de la planète, les participants relèvent des défis physiques, environnementaux et mentaux extrêmes en parcourant le sentier historique Iditarod à vélo, à pied ou à skis. Nécessitant une autosuffisance et une résilience considérable pour survivre jusqu'à 30 jours et nuits gelés, l'Iditarod Trail Invitational a bâti sa réputation sur des conditions notoirement inhospitalières et un soutien extérieur minimal." 

Voilà pour le décor, jusqu'à -40 °C. 

Ca peut paraître pas très raisonnable de faire ce genre de courses-là. Mais si on les prépare bien et qu'on ne fait pas n'importe quoi, les tendinites, les contractures, le ras-le-bol, on en censé être capable de les "maitriser".

Erick Basset

Finisher de l'Iditarod Trail Invitational

Une préparation au ski... sans neige

Il n'y avait donc plus "la magie de la découverte". Mais Erick Basset voulait connaitre "d'autres sensations, un autre rythme, une autre logistique". Il a donc opté pour le ski de fond.

Mais comment se préparer en Normandie, une région sans montagne, où les épisodes neigeux sont rares et éphémères ? "Comme je pouvais... J'ai fait du roller ski sur la voie verte, du vélo elliptique ou du rameur en salle de sport."

Un petit séjour dans le Jura était aussi au programme. Trois jours... C'est déjà court, mais quand en plus, faute de neige, il faut s'arrêter au bout d'une demi-journée seulement, comme seule préparation de tout l'hiver, là ça devient un peu de l'improvisation.

J'avais prévu de me chauffer, partir doucement pour trouver progressivement mon rythme et mes repères jour après jour.

Erick Basset

Au hasard de discussions avec des amis sur place, l'ultra-traileur décide de changer de chaussures de ski. Un petit détail qui va avoir son importance.

Le ski de fond, une toute autre histoire

Ils étaient 107 au départ, fin février. Mais à peine un tiers d'entre eux sur la distance la plus longue : les 1000 miles, soit un peu plus de 1600 kilomètres. Et sept seulement à tenter l'aventure à ski sur cette route devenue mythique en 1925, lorsque des chiens de traineaux permirent de ravitailler la petite ville canadienne isolée de Nome, victime d'une épidémie de diphtérie, mais dont le port était bloqué par les glaces.

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Ambiance dans le grand nord canadien sur l' Iditarod ©Erick Basset

"La première journée, c'était plutôt bien. Mais faire du ski sur une aussi longue distance, de façon répétée et continue, c'est un effort très différent d’être à pied", avoue le Normand. "C’est très mécanique à pied : quand j’ai besoin d’accélérer, j’accélère, quand tu es fatigué, tu te mets en robot et t’avances !" Vu comme ça, oui effectivement, tout parait simple... "À ski, ce n'est pas la même chose, l'aspect glisse change toute la mécanique. Je ne savais pas du tout."

La deuxième journée, tout est parti en cacahuète (...) À un moment, un mec à pied est passé, wow, vraiment vite en plus.

Erick Basset

Tout va très vite se compliquer. "La deuxième journée, tout est parti en cacahuète. Je me suis rendu compte que je n'avançais pas du tout. Des skieurs m'ont doublé, bon normal, ils étaient plus expérimentés que moi. Mais à un moment, un mec à pied est passé, wow, vraiment vite."

Et un problème technique ne va rien arranger. "J'avais un frottement au niveau de la chaussure." Celles qu'il avait justement achetées un mois auparavant. "Je ne l'avais pas testé assez, je m'en veux, c'était précipité."

"Tout a vrillé"

Il s'attendait à souffrir sur une course comme ça, musculairement, moralement, physiologiquement. "Mais là, vraiment, dès le deuxième jour, tu sens que ça va être une souffrance ; ce confort de pied, il est compliqué."

Et ce détail, "cette erreur de débutant" comme il dit, va complètement changer sa vision. "Dans ma tête, j’ai vrillé, tout s’enchaine, il n'y a que des aspects techniques qui prennent le pas sur le positif. Ton moral en prend un coup, tu ne vois que les aspects négatifs."

Et le parcours s'annonce presque plus compliqué à ski qu'à pied. "Le ski de fond, on le fait souvent sur piste damée… Et là, t’es dans de la poudreuse, il a neigé 40 cm. Des fois tu passes sur un lac gelé, des fois sur des reliefs. Techniquement, ce n'est pas simple, et la pulka pousse dur derrière les descentes." 

Toute la journée, dans la poudreuse, Erick réfléchit, cogite, en tentant de dépasser ses limites. "Pendant plusieurs heures, j'ai pesé les choses." Il s’arrête pour faire un selfie pour l’envoyer à sa femme… Et en découvrant la photo, c’est le choc. "J’ai vu que je n’avais pas ma tête des bons jours… L’impression d’avoir pris 10 ans en deux jours. J’ai pris cher, un truc assez effrayant."

La solitude de l'abandon

Après 85 km, il décide de s'arrêter. "C'est frustrant, je n'ai même pas eu le temps d'envoyer, de rentrer vraiment dans la course, c'est le gros regret."

Et dans ces moments-là, on se sent bien seul, et Erick le sait pour l'avoir déjà vécu sur d'autres ultra-trails. "T’arrives au checkpoint, personne ne se dit rien, il n'y a pas de main sur ton épaule." On compatit, par le regard. "Même le directeur de la course, il m'a regardé, il était avec moi, mais pas de longs discours. Ce n'est pas pesant, non, presque beau, tous ensemble dans notre malheur et notre bonheur." Difficile quand même de digérer sur le coup. "Le lendemain, tu te réveilles, tu te demandes pourquoi tu as abandonné."

Quand je suis rentré, ma femme partait dans le Cantal, à la neige... Mais je n'étais pas très drôle. J'ai juste fait un peu de ski alpin avec mon fils.

Erick Basset

Pas de quoi dégouter notre sportif, au contraire. "Je suis déjà reparti à courir." Objectif : y retourner dès l'an prochain."

En plus, ce sera une route différente, plus au sud sur la partie centrale. "Je ne connais pas, ça va donner un peu de piquant." Avec un village fantôme sur le chemin !  "C'est une ville abandonnée après la fin des exploitations de chercheurs d’or. Tu arrives dans un village, où tout est l’abandon… Ça donne envie d’aller voir."