Un street artiste normand met ses couleurs au service des sans-voix de toute la planète

Depuis dix ans, l'artiste Seb Toussaint, natif de Caen, sillonne le monde à la rencontre des laissés pour compte et met son talent à leur service. Il peint sur les maisons des mots qui leur tiennent à cœur.

Le rouge et le bleu, deux couleurs que Seb Toussaint connait bien. Né à Caen en 1988, il est l'un des piliers du Malherbe Normandy Kop, le groupe de supporteurs du club de football caennais, et a réalisé à leur demande de grandes fresques dans la tribune "Luc Borelli" du stade d'Ornano. Mais la palette de l'artiste normand est bien plus large. Tout comme son terrain de jeu. Depuis une dizaine d'années, le projet "Share The Word" ("Passe le mot"), l'emmène à des milliers de kilomètres de sa région natale.

En janvier dernier, il a posé son sac à dos et ses pinceaux en plein cœur du quartier poussiéreux de Zaatar, dans la banlieue de Nouakchott en Mauritanie. Lui et ses deux compagnons de voyage ont tout d'abord couvert de blanc le côté d'une baraque branlante, et départagé de larges espaces bleu et rose layette. Puis sont apparues les lettres composant en arabe almoustaghbal (l'avenir) sur un mur qui ne détonnerait pas dans les capitales du street art: de grands motifs colorés, figuratifs ou géométriques ou les deux, ondoyants ou statiques.

Ce mot, c'est le propriétaire de la modeste cabane qui l'a choisi. En arrivant à Zaatar début janvier, "on a joué au foot avec les gosses. J'ai expliqué dans un arabe sommaire que le but, c'était de peindre des maisons. Une personne a dit: "Je veux bien que vous peigniez ma maison" La peinture fera la fierté du propriétaire pendant 10 ans, si elle tient ce temps-là. Et les gamins qui auront grandi entre-temps se rappelleront les trois étrangers venus de nulle part taper le ballon avec eux dans les chemins cahoteux au milieu des ânes et des chèvres, puis mettre des couleurs et des mots sur leurs bicoques de planches ou de parpaings.

Les mots des gens qui n'ont jamais la parole

Depuis 2013, Seb Toussaint a couvert le ciment, la tôle ou le bois de saillies verbales dans des langues et des alphabets différents, comme "Humanité" dans les Territoires palestiniens, "Changement" au Népal, "Liberté" en Irak ou "Unité" en Colombie. "Le but, c'est de peindre les mots des gens qui n'ont jamais la parole", explique l'artiste normand de 35 ans. 

Vivant de son travail en Europe, il autofinance des séjours d'un mois dans des bidonvilles ou des camps de réfugiés et propose aux habitants de peindre leur mur. Au propriétaire de choisir un mot que le panneau mettra en valeur. Le projet "Share The Word" ("Passe le mot") est inspiré en partie, selon Seb Toussaint, par les épreuves de sa grand-mère sous l'occupation allemande pendant la Seconde
Guerre mondiale en Normandie. Lui qui a commencé en confectionnant des tifos pour les supporters du Stade Malherbe et en graffant autour de Caen a été confronté aux réalités du monde lors d'un tour du globe à vélo il y a une dizaine d'années.

De bonnes intentions

"On n'a jamais eu de refus", affirme Seb Toussaint. Ses voyages autour du globe ont toutefois été émaillées de quelques mésaventures comme la fois où l'un des ses compagnons, Doudou, a été pris en otage pendant 24 heures et relâché contre rançon en Côte d'Ivoire. Pas de refus, mais souvent quelques réticences au départ. "L'important, c'est de savoir si les gens ont de bonnes intentions. On a vite compris que ceux-là avaient de bonnes intentions", raconte Amar Mohamed Mahmoud. Ce pêcheur de 52 ans a accepté que sa baraque s'orne de "la chamelle", rare représentation animalière sur tons fauve et bleu. Depuis, il y a eu "Maman", "Jeunesse", "les Amis"... Huit muraux en tout, pans
éclatants dans un bidonville desséché par le soleil.

Seb Toussaint pense avoir essaimé 222 apostrophes polychromes à travers le monde. Ses commanditaires de rencontre ont un goût prononcé pour "Paix" ou "Amour". Des mots restent des années, d'autres passent, sous les assauts de la nature et de l'homme. "Amour", "Rêve" et "Kobané" (une ville syrienne), ont disparu avec le démantèlement d'un camp du côté de Calais d'où les migrants cherchent à gagner l'Angleterre.

"On reçoit énormément en retour"

L'artiste normand s'enorgueillit modestement de contribuer à attirer l'attention sur des oubliés. Ses muraux ont servi de décor à un "shooting" de mode au Népal. Mohamed Boilil, autre habitant de Zaatar, veut espérer que les autorités cesseront de les "abandonner à (leur) sort".

Autour de l'ébauche de "Futur" se pressent les jeunes femmes aux voiles chatoyants malgré la lumière écrasante. Elles savent que le départ de ceux qu'on n'appelle plus que Seb, Doudou et Abdul Malek est proche. "Tu as encore ma maison à faire", dit l'une à Seb Toussaint. "Il y a des gens qui vont nous manquer parce qu'on est tout le temps avec eux. On nous apporte du lait, du thé, tous les midis on nous a invité à manger", relate l'artiste. "On apporte quelque chose, mais en retour on reçoit énormément".

Avec AFP