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La veillée de Noël des migrants de Ouistreham au club de danse

Depuis quelques semaines, un groupe d'amis a entrepris d'apporter de la nourriture aux jeunes soudanais qui errent à Ouistreham. Le dimanche, ils leur proposent aussi de passer l'après-midi au chaud, dans une école de danse de la banlieue de Caen. Sur la piste, ils rêvent encore d'Angleterre.
Les voitures s'arrêtent près du petit bois où la plupart des migrants passent la nuit, dans le froid. Le ciel est bas. Tout est humide. Au bout de quelques minutes, un attroupement bigarré se forme. Des jeunes sortent par petits groupes. Des spectres, emmitoufflés dans des parkas, des doudounes. Les bonnets sont enfoncés, les écharpes, les cheichs bariolés couvrent des visages. Leurs pieds chaussés de baskets glissent sur une pelouse incertaine, grasse et boueuse. Quelques sacs poubelles éventrés gisent au pied d'un arbre. Au loin, la rumeur de la ville qui se prépare à fêter Noël.



Très vite, quelques visages s'éclairent. Des jeunes s'avancent, rassurés. "Avec le temps, nous avons fini par lier connaissance avec certains", explique un jeune retraité, barbe grise, regard rieur. Dans un anglais sommaire, il fait signe que sa voiture compte six places, six sésames pour une parenthèse, au chaud. "On a commencé avec quelques amis à venir le jeudi avec de la nourriture", explique Gaëlle qui dirige l'école de danse Acrodrock avec son mari, à Giberville. "On avait cette salle, fermée le dimanche, avec des vestiaires et des douches. On s'est dit qu'on pouvait leur offrir un peu plus, même si bien sûr, le soir on les ramène à Ouistreham, et ce n'est pas de gaieté de coeur qu'on les laisse dehors".

Il ne se plaignent jamais. Ils ont toujours le sourire. Eux, ils ne pense qu'à partir, coûte que coûte. Leur but c'est de passer, c'est tout ce qu'ils veulent faire.


Entre eux, il s'appellent les copains. Ce sont de simples citoyens, qui se répartissent les tâches. Pendant que certains se rendent à Ouistreham au volant de leur voiture pour jouer les taxis, d'autres préparent la salle et se mettent aux fourneaux. Bientôt, une trentaine de jeunes se retrouvent attablés dans l'entrée de la salle Acrodrock. Un roboratif chili est servi dans les assiettes. De lourdes cuillères de harissa en relèvent le goût. Le pot passe de mains en mains. Les visages se détendent. Mais aucun ne peut réprimer une grimace de dégoût quand vient le moment de s'attaquer à un authentique camembert bien coulant. La Normandie serait si peu digeste ?


"C'est l'aventure de leur vie. Il ne reviendront pas en arrière".


"Ce sont des gens biens", tient à dire Thierry, le patron de l'école de danse. "Ils ont toujours le sourire. Pour eux, il n'y a jamais de problème. Ils sont gentils, généreux, avenants. Ils nous aident à chaque fois. Ils proposent de faire le ménage," ajoute Jessye qui a commencé à s'investir quand les soudanais sont arrivés en nombre cette année à Ouistreham. "Pourtant, ils ont une histoire, pas toujours simple". Thierry se souvient d'un jeune qui souffrait terriblement du poignet. "Il avait une luxation. Il avait été frappé lors de son passage en Lybie. Nous l'avons conduit à l'hôpital".



Ce qui frappe les copains, les anges-gardiens, c'est la détermination de ces jeunes. La plupart n'ont sans doute pas vingt ans. Une fois le repas avalé, ils se laissent entraîner par la musique. Les manteaux et les bonnets sont abandonnés dans un coin. Leur portable est branché sur la sono. Manifestement, ils ont été biberonné aux mêmes tubes de hip-hop et de R'n'B que les jeunes occidentaux. Et sur le dancefloor, ils ressemblent à n'importe quel gamin d'ici.

Reportage de Pierre-Marie Puaud et Layla Landry :
durée de la vidéo: 02 min 08
Les migrants de Ouistreham au club de danse ©France 3 Normandie


"Eux, ils sont de passage. Ils savent qu'en France, il n'y a rien pour eux. Leur but, c'est de passer, un point c'est tout", souligne Jessye. "Je ne sais pas ce qu'ils espèrent de mieux en Angleterre. Je n'y connais rien. Mais pour eux, c'est super là-bas. Mais ça, je ne sais pas si c'est vrai..." sourit Thierry. Jessye ajoute "Que ce soit un rêve, une utopie, ou je ne sais quoi, pour eux, l'eldorado c'est là-bas. Ils vont refaire leur vie, travailler et vivre, vivre comme nous, tout simplement". Et c'est porté par cette détermination qu'ils courent derrière les camions, le soir à Ouistreham, en prenant parfois des risques insensés. Ils s'accrochent à leur rêve, à défaut de pouvoir le faire à la remorque des poids-lourd. Devant une telle audace, Thierry ne cache pas une certaine admiration. "C'est l'aventure de leur vie. Ils ne reviendront pas en arrière".




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