Vacances gelées, garde des enfants : quand la vie de famille des soignants normands tourne au cauchemar

A l'heure de la troisième vague, les personnels soignants sont plus que jamais sous pression. Le groupe hospitalier "Les collines de Normandie" a décider de geler les congés de ses personnels. A Caen, la réduction des places dans la crèche hospitalière complique la vie des soignants.

En raison de la troisième vague épidémique, les personnels de l'hôpital de Flers ont vu leurs congés gelés jusqu'à nouvel ordre.
En raison de la troisième vague épidémique, les personnels de l'hôpital de Flers ont vu leurs congés gelés jusqu'à nouvel ordre.

"Le rythme a toujours été soutenu, on a relaché un peu sur l'été et là c'est reparti." Pour l'instant, Célina His tient le coup. Voilà un an, comme bon nombre des ses collègues qu'elle est sur le front d'une crise sanitaire qui ne l'a pas épargnée. Infirmière depuis dix ans, elle n'envisage pas d'abandonner ce métier qu'elle "aime". Mais un sentiment "d'usure" commence à pointer. "Ça fait quand même la troisième vague, la troisième fois qu'on supprime nos congés, troisième fois que... c'est long", confesse l'infirmière de l'hôpital de Flers, "Comme le reste de la population. Mais le fait de bosser comme ça, tout le temps, ça commence à devenir compliqué."

Célina comptait bien profiter de la dernière semaine d'avril pour goûter à un repos bien mérité auprès de ses deux enfants. Mais ce projet de vacances devra être remis à plus tard. Si les derniers chiffres de l'ARS montrent une baisse du taux d'incidence dans le département de l'Orne, l'activité Covid de l'hôpital de Flers, elle, n'a jamais été aussi élevée. "On s'est trouvé dans une situation à la veille du weekend pascal où on avait ouvert 80 lits Covid sur 405 MCO", raconte David Trouchaud, directeur du groupe hospitalier "Les collines de Normandie" 'Flers, La Ferté-Macé, Vire, Domfront), "On était aux alentours de 75 patient dans les lits donc il fallait absolument avoir les ressources humaines nécessaires pour armer ces lits."

L'arme de la suspension des congés

Ces ressources humaines, le groupement hospitalier les trouve d'abord en déprogrammant 30% de ses interventions chirurgicales. "On a une salle de bloc fermée et une deuxième fermée de façon intermittente. Ça concerne des opérations non urgentes d'orthopédie et quelques unes de chirurgie digestive." Mais il a fallu aller plus loin. "On avait déjà fait appel aux infirmières transversales, on avait déjà fait appel aux étudiants. Il ne restait plus malheureusement que l'arme de la suspension des congés qu'on a pris évidemment le coeur lourd. Mais qu'on était obligé de prendre parce que c'est dans l'intérêt général." 

Les congés annuels et RTT sont donc suspendus jusqu'à nouvel ordre dans les établissements du groupe hospitalier "Les collines de Normandie". Un nouveau coup dur pour les personnels mais qui ne surprend pas grand monde. "Ils savent bien que quand on fait ce travail, on est amené à remplacer, à revenir sur ses congés", explique le docteur Jérôme Marie, cadre du pôle de médecine, qui reconnait toutefois que "c'est plus difficle pour eux compte tenu de leur état de fatigue avec l'enchainement des crises." Les syndicats, eux-mêmes, se gardent bien de critiquer cette décision, une décision dont ils disent "prendre acte". Les représentants du personnel expriment tout de même une inquiétude sur le  long terme quant "aux conséquences psychologiques sur les agents".

Redonner au métier "sa juste valeur"

Célina, elle, tient le coup. Et n'envisage toujours pas d'abandonner ce métier qu'elle "aime". En revanche, elle se verrait bien l'exercer ailleurs, dans d'autres conditions. "C'est un métier à qui il faut redonner sa juste valeur", estime l'infirmière, "Les gens quittent ce métier, c'est incroyable ! Entre mars de l'an dernier et mars de cette année, il y a encore des gens qui ont fait une reconversion." Des propos que confirment des chiffres de l'ordre national des infirmiers : ils seraient 10 000 (infirmier et aide-soignant) à avoir arrêté leur métier en 2020. 

A Caen, les personnels du CHU n'ont pas vu leurs congés gelés - "On n'en est pas encore là, heureusement, mais on n'est pas à l'abri", lâche un représentant syndical - mais certains d'entre eux ont vu le délicat exercice de concilier vie familiale et vie professionnelle se compliquer drastiquement. En première ligne sur la crise sanitaire, ils sont considérés comme personnels prioritaires pour l'accueil de leurs enfants. Mais vendredi dernier, un mail, envoyé par la crèche hospitalière, gérée par le réseau Les petits Chaperons rouges, a occasionné quelques sueurs froides. Et coups de sang.

Soignants : qui est prioitaire ?

"On nous a annoncé que nos enfants ne pourraient pas être accueillis à partir du mardi 6 avril", raconte Nina Lemieux. "Révoltée", l'infirmière, maman de deux enfants âgés de 3 ans et 13 mois, se tourne alors vers les syndicats. "Sur les réseaux sociaux, la nouevlle a suscité une centaine de commentaires", affirme Philippe Pouchin, secrétaire général FO au CHU de Caen. Si les soignants sont prioritaires, la crèche du CHU de Caen n'en reste pas moins soumise aux directives gouvernementales : compte tenu de la situation sanitaire, sa capacité d'accueil passe de 80 à 50 places. Il faut donc opérer un tri.

"Dans le mail, la directrice de la crèche demandait aux parents que leurs conjoints prennent des congés ou se mettent en chômage partiel", indique Déborah Lelièvre, secrétaire générale CGT au CHU de Caen, "C'est aberrant alors qu'on demande que l'économie continue !" Aberrant peut-être, délicat voire impossible surement dans plusieurs cas. "Mon mari est chauffeur routier dans l'alimentaire, il doit faire des livraisons du lundi au vendredi", plaide Nina, qui a recensé parmi ses collègues une vingtaine de situations problématiques, comme cette infirmière mariée à un pompier ou une autre en couple avec un interne. "On se demande sur quels critères ils se basent."

Un système de "familles tournantes"

Si pour ces personnels, cette place en crèche est vitale, elle n'est aucunement une solution de dernière minute."Ce sont des mamans qui sont listées à l'année dans l'effectif de la crèche", souligne Philippe Pouchin du syndicat FO. Jointe par téléphone, la direction de la crèche hospitalière rappelle qu'elle est soumise "aux règles et normes édictées par le gouvernerment et relayées par les préfets et les Départements (auxquels sont rattachés les services de la Protection Maternelle et Infantile - PMI - qui donne les agréments)". Avec ce troisième confinement, la capacité d'accueil "chute de moitié" et la crèche recourt à "un système de familles tournantes" et mène "un travail d'affinement en collaboration avec la direction du CHU qui donne la priorisation des services en première ligne de cette crise sanitaire."

Sollicitée ce mercredi, la direction du CHU de Caen ne nous avait pas encore répondu sur ce point en fin de journée. Selon les syndicats, et à leur demande, celle-ci est intervenue auprès de la PMI pour tenter de trouver une solution. "On a obtenu que nos enfants soient pris en charge cette semaine", indique Nina, "Mais on n'a aucune visibilité pour les semaines à venir."

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