Coronavirus : les psychologues au chevet des soignants

En Normandie, le personnel hospitalier travaille déjà dur et se prépare à affronter le pic de l'épidémie de Covid19. Pour les soutenir, une plateforme de psychologues bénévoles propose une écoute dès maintenant. Les psys s'attendent à une vague de détresse chez les soignants. 

Covid 19: les soignants sont confrontés au quotidien à la mort, au tri des patients, à la surcharge de travail : après la vague du virus, une vague de détresse est à craindre.
Covid 19: les soignants sont confrontés au quotidien à la mort, au tri des patients, à la surcharge de travail : après la vague du virus, une vague de détresse est à craindre. © PHOTOPQR/L'ALSACE/MAXPPP
« Nous y sommes. La vague est là. » C’est par ces mots que commence le témoignage d’un médecin hospitalier de Paris sur le groupe privé « psychologues solidaires » sur Facebook. Suit le récit du quotidien des soignants dans la région la plus touchée du pays. Une surcharge de travail et surtout des questions éthiques auxquelles sont confrontés tous les soignants de France, même s’ils ne subissent pas -encore- la vague, à l’instar de Normandie. Le manque de place pour accueillir tous les patients en réanimation, le tri des malades, la mort, le tout à un rythme effréné et sans avoir le temps de réfléchir.

Alors quand ils ôtent leur masque après des heures de garde, certains soignants ont besoin de se livrer. C’est pour eux que la plateforme « psychologues solidaires » vient d’être créée. C’est un couple qui a pris cette initiative : elle, psychologue, désœuvrée comme la plupart de ses confrères depuis le début du confinement, et lui, ingénieur informatique.

Il ne leur a pas fallu longtemps pour réunir 1300 psychologues volontaires dans toute la France. Delphine Druon en fait partie. Cette psychologue s’apprêtait à ouvrir son cabinet début avril au Nord de Caen. Mais confinement oblige, ce projet est reporté, et son activité commence par des vidéo-consultations depuis son domicile à Colomby-Anguerny.
 

Elle a tout de suite rejoint la plateforme « psychologues solidaires » pour donner de son temps bénévolement, à l’écoute des soignants. Elle n’a pas encore été contactée par une infirmière ou un médecin, mais cela ne l’étonne pas : « Les soignants sont actuellement à fond dans leur activité. Ils font face à une surcharge de travail et émotionnelle. La création de ce groupe de psychologues est utile maintenant mais il sera surtout très utile après.»

Une armée de psychologues dans les starting blocks


Tiffany Terrier, créatrice de la plateforme, explique le déséquilibre entre l’offre et la demande depuis sa mise en place: « 1300 psychologues (reconnus par la profession ndlr) se sont inscrits, et nous avons été contactés par 150 soignants seulement. Mais ce n’est pas étonnant : plusieurs choses sont mises en place pour aider les soignants, notamment au sein des hôpitaux, avec la présence des confrères psychiatres et psychologues. C’est moins vrai dans les EHPAD en revanche. »

Un numéro vert a également été mis en place pour une écoute à destination des soignants, « mais elle est limitée à un quart d’heure . De notre côté, les psychologues ne limitent pas le temps d’écoute, nous privilégions une approche qualitative. » souligne Tiffany Terrier.
 

Alexandra Pushkareva a reçu plusieurs mails et trois appels de soignants en une semaine. Cette psychologue installée à Castres dans le Tarn travaille habituellement dans un hôpital. Avant la crise du Covid 19 elle réservait déjà des créneaux horaires pour des consultations gratuites destinées à un public défavorisé.

 

Lorsqu’un soignant contacte la plateforme « psychologues solidaires », une liste de professionnels disponibles lui est envoyée et le choix du mode de consultation lui est donné. « Pour certains écrire un mail permet déjà de déposer quelquechose. Avec d’autres j’ai eu des conversations téléphoniques de plus d’une heure, le temps nécessaire pour établir un lien. »  confie Alexandra Pushkareva. Certains oseront la vidéo-consultation mais cette méthode peut freiner au départ.

Soignants : le costume de héros difficile à enfiler


Les soignants ont leur pudeur. Et c’est d’ailleurs ce qui ressort des premiers entretiens menés par les psychologues solidaires :  « Beaucoup ont du mal avec cette image de héros, cette pression médiatique qu’ils doivent gérer. Ils craignent de ne pas être à la hauteur » explique Alexandra Pushkareva. Ses trois premiers entretiens, elle les a eus avec des infirmiers d’outremer. L’un d’eux, en hôpital psychiatrique a vu ses craintes d’être réquisitionné se réaliser : en allant travailler dans un centre pour malades atteints de Covid19, il a eu l’impression d’abandonner ses patients de l’hôpital psychiatrique.

L’image de héros ne colle pas avec le sentiment d’échec auquel sont confrontés les soignants au quotidien.
« Ils font part de leurs difficultés à dormir, des migraines causées par le port de masques pendant 12 heures, de l’angoisse de ne pas avoir de matériel pour se protéger eux-mêmes. Aujourd’hui les soignants sont énormément soutenus par la population et ils tiennent. Les plus importantes difficultés psychologiques viendront plus tard. » présage Delphine Druon.

Les psychologues se préparent à affronter une vague de détresse

La noyade aura des conséquences plus tard, quand l'agitation sera terminée car nous serons à ce moment- là seuls avec notre vécu.  Témoignage d’un médecin dans le groupe Facebook « psychologues solidaires »


Delphine Druon et Alexandra Pushkareva l’affirment : le temps bénévole qu’elles acceptent de donner est une démarche qui s’inscrit dans la durée. Elles se préparent à accueillir davantage de paroles de soignants « après » : « Peut être pas tout de suite au moment du déconfinement, qui sera un moment de joie, mais un temps encore après, quand sonnera l’heure du retour à la normale, là ils se diront j’ai vécu quelquechose de monstrueux. » estime la psychologue de Castres. Après le choc, les séquelles seront de l’ordre du syndrôme post-traumatique, auquel sont confrontées les victimes d’attentats par exemple.
 
Tiffany Terrier, co-fondatrice de la plateforme "psychologues solidaires"
Tiffany Terrier, co-fondatrice de la plateforme "psychologues solidaires" © capture d'écran "Psychologues Solidaires"


Tiffany Terrier, créatrice de la plateforme, ignore quant à elle si les « psychologues solidaires » continueront tous d’assurer cette aide bénévole pour les soignants. Les libéraux, très impactés par la crise (certains ont perdu 80% de leur activité depuis le début du confinement), reprendront leur activité. Tiffany Terrier imagine que « l’Etat pourrait poursuivre ce travail d’écoute des soignants. » Un travail d’écoute qui pour certains sera insuffisant pour gérer l’après-crise. Un véritable travail thérapeutique sera nécessaire dans certains cas. L’armée des psychologues sera alors pleinement mobilisée. 
 
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