Déconfinement : le cri d'alarme des patrons de boîte de nuit : “J'ai perdu 1 million d'euros de chiffre d'affaires”

Les discothèques sont les grandes oubliées du déconfinement. / © So Rouen
Les discothèques sont les grandes oubliées du déconfinement. / © So Rouen

Ils sont les premiers à avoir fermé et seront probablement les derniers à rouvrir. Les gérants de boîte de nuit se sentent les oubliés du déconfinement. Ils tirent la sonnette d'alarme et demandent à être un peu éclairés sur leur situation.

Par Amandine Pointel

"Il y a urgence !" Depuis deux semaines, Matthieu Lebrun, gérant du club Le Milton, près de Saint Lô, fait le buzz sur les réseaux sociaux avec ses coups de gueules.

Nous sommes fermés depuis le 13 mars et depuis il n'y a pas eu une seule fois le mot "discothèque" de prononcé. Cela n'existe plus.


Si les hôtels et les bars sont dans le flou, c’est encore pire pour les discothèques qui risquent de rester fermées encore longtemps. Avec 1 500 discothèques en France (contre 4 000 il y a 20 ans), le monde de la nuit, déjà fragilisé depuis quelques années, se désole d’être "la dernière roue du carrosse" face à la crise du coronavirus : le cas particulier du clubbing n’est pas abordé par le plan de déconfinement, encore moins dans les mesures pour la culture.

On trouve dommage quand on parle de culture que les lieux de clubbing ne soient pas entrés en 2020 dans le vocabulaire gouvernemental. En matière de création électronique, les festivals ont lieu une fois par an. Les clubs, eux, sont ouverts toute l’année
Aurélien Dubois, président de la Chambre syndicale des lieux musicaux et nocturnes. 

Une perte importante de chiffre d'affaires

L'établissement de Matthieu Lebrun est l’un des plus importants de la région. Il peut accueillir un millier de personnes. Depuis deux mois, aucun chiffre d’affaires, 15 salariés en chômage partiel, et surtout beaucoup d’inquiétude. En restant fermé tout l’été, les pertes de cette discothèque atteindraient cent mille euros.

Comme on ne parle pas de nous on se sent oubliés, c’est économiquement très compliqué.
Matthieu Lebrun, gérant du club Le Milton


Même galère pour Nicolas Lamotte et son associé Lahcen Hssikou , gérants du So Rouen et du Moulin Rose :

Juste sur le So, j'ai perdu un million d'euros en moins de trois mois.
Nicolas Lamotte

Nicolas Lamotte dispose d'une troisième entreprise : une société de production et de spectacles et d'événementiel. En tout, ce sont 70 salariés que le gérant a dû mettre au chômage partiel. Sa trésorerie lui permet de tenir, mais pour combien de temps ? "Heureusement on avait une trésorerie, mais celle-ci à fondu !", nous confie le chef d'entreprise.

Le Moulin Rose j'en suis propriétaire mais il y a des charges. Pour le So j'ai un loyer à payer. L'investisseur du hangar nous accorde un report de loyer mais dans tous les cas il faudra bien le payer.
Nicolas Lamotte, gérant du So Rouen et du Moulin Rose


Une lettre au Président de la République

En colère, Nicolas Lamotte a décidé d'écrire une lettre ouverte au Président de la République et lance un cri d'alarme sur l'avenir des lieux festifs. Il demande notamment la prolongation du chômage partiel jusqu'à la réouverture totale ou encore la suppression des cotisations SACEM qui représente de gros frais. Il demande également l'obligation des assurances à dédommager ou à contribuer à la perte d'exploitation d'activité.
 


"Pour l'instant, le chômage partiel reste pour le moment la meilleure mesure.On a fait appel à un PGE (Prêt Garantie par l'Etat) pour payer nos factures et nos charges et avancer les salaires des salariés. L'Etat nous rembourse les salaires mais trois semaines/un mois après. Grâce au PGE on a reçu une grosse somme mais c'est un prêt donc il faudra forcément le rembourser. On crée une dette supplémentaire. Il est là le problème. Mais on n'a pas le choix c'est soit ça, soit on disparaît.", nous confie Nicolas Lamotte.
 

Danser masqué ?

Pourra-t-on envisager une réouverture des établissements en respectant les mesures sanitaires ?  Christophe Vix-Gras, porte-parole du Collectif Action Nuit, prône "une approche expérimentale de réouverture des discothèques, dans un département pilote", rappelant que "la fête est une scène artistique et une économie notable de la culture et du tourisme".

Un avis que partage Matthieu Lebrun, gérant du Milton. Ce dernier souhaite rouvrir le plus tôt possible en mettant en place des mesures sanitaires : prises de températures, port du masque obligatoire à l’entrée, messages du dj pour rappeler les gestes barrière.

Des mesures difficiles à mettre en place. La distanciation physique n’allant pas vraiment de paire avec avec l’esprit qui règne en boîte de nuit.
 

"Pourrons-nous faire bal masqué tous les soirs ? Des règles contraignantes sont impossibles. La clientèle ne viendra pas", estime Patrick Malvaës, président du Syndicat des discothèques et des lieux de loisirs, plaidant aussi pour des aides spécifiques afin d'éviter des faillites. Un avis partagé par Nicolas Lamotte, gérant du So Rouen et du Moulin Rose :

Rouvrir à tout prix avec des mesures de distanciation sociales, des précautions sanitaires et une capacité réduite... est-ce vraiment vouable ? L'ambiance risque d'être morose et triste. Danser avec des masques, ce n'est pas l'esprit des boîtes de nuit. On ne peut pas mettre des gens dans les box sans qu'ils puissent se parler. 

Pas de réouverture avant 2021 ?

Les mesures en faveur de la culture présentées le mercredi 6 mai par le gouvernement n'ont pas évoqué le monde de la nuit. "Le problème c'est que plein de dates circulent : certains parlent du 10 juillet, les syndicats parlent de septembre. On compare aussi ce que font nos pays voisins et certains parlent de 2021", explique Nicolas Lamotte. 

Les cafés et les restaurants, eux, pourraient rouvrir début juin, si la situation sanitaire reste favorable.



 

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