Accusation de trahisons, soupçons de vols, plaintes : les municipale à Cherbourg prennent des airs de House of Cards

A Cherbourg, la campagne du second tour de l'élection municipale est davantage marquée par les bassesses politiques que par le débat d'idées. Pendant que la liste LREM de Sonia Krimi se déchire, les autres camps se frottent les mains ou se désolent de la situation. 

A Cherbourg, la campagne électorale est loin d'être aussi paisible que l'eau du port.
A Cherbourg, la campagne électorale est loin d'être aussi paisible que l'eau du port. © Marie-Brigitte Leflot RadioFrance MaxPPP

"Je n'ai pas commencé à suivre tous les épisodes" ironise Barzin Viel-Bonyadi, candidat de la Coopérative citoyenne à la Mairie de Cherbourg-en-Cotentin à propos des Municipales 2020. Le feuilleton regorge en effet de rebondissements, comme si les scénaristes les plus déjantés d'Hollywood avaient décidé de se pencher sur la capitale du Cotentin pour cette campagne des municipales. Accusations de trahisons, soupçons de cambriolages, révélation d'échanges de mails, arrachage d'affiches... les coups bas sont légion.

Au coeur de l'intrigue, la marcheuse Sonia Krimi. La jeune députée intrépide s'attaque à la quatrième ville de Normandie après avoir raflé la députation à la surprise générale, il y a trois ans. Pour se faire, elle monte une liste "citoyenne et de rassemblement" avec une équipe aux couleurs politiques bariolées. Pour vous ratisse large avec notamment plusieurs "vieux routiers" de la politique locale : les ex-LR et néo-Marcheurs Jean-Michel Maghe et Françoise Hamon-Barbé, Jacques Hubert du MoDem, ou encore les ex-socialistes Paul Goureman et Thierry Barreau. Avant le premier tour, les 57 colistiers se montrent unis, pronant "100% de gens qui veulent travailler ensemble".

Une campagne chaotique fracture l'unité de façade

Toutefois, l'unité se fendille peu à peu. Le directeur de campagne, Daniel Féret, est renvoyé. S'en suit une campagne où les engagés se retrouvent "sur les discours, pas sur les actes" selon Paul Goureman, n°4 sur la liste. Au soir du 15 mars, cela se traduit par un échec, une troisième position, avec seulement 14% des suffrages. La députée veut se maintenir, plusieurs de ses colistiers ne sont pas persuadés par la pertinence de poursuivre une aventure qui semble tourner court.

L'unité s'effrite, puis éclate quand la liste pour le second tour est déposée en préfecture, dès le lendemain. "La quasi-totalité des engagés était d'accord" affirme Sonia Krimi. "Il n'y a même pas eu de discussion" contestent les frondeurs. Le confinement et le manque de communication ne feront qu'empirer la situation, jusqu'à mener huit colistiers à faire sécession, à la veille du début de la campagne du second tour. Ils ne supportent plus "l'autoritarisme, le dédain et la désorganisation" de leur tête de liste.

"Hier, ces personnes ont trahi le PS. Aujourd'hui, elles me trahissent et demain, elles trahiront encore. Finalement, elles ne m'ont pas rejoint pour le projet mais pour dégager la majorité municipale en place. Ce sont des socialistes qui appelent maintenant à voter à droite, leur haine du PS est plus grande que leur amour pour Cherbourg", analyse la candidate. Les partants, eux, publient un nouveau communiqué pour expliquer qu'ils voteront tous différemment au second tour. 

Soupçons de cambriolage et accusations

Cela dit, pour les fidèles de la députée marcheuse, aucun doute, le candidat républicain David Margueritte est à la manoeuvre de cette mutinerie. Pour le prouver, plusieurs sources anonymes, soutiens de Sonia Krimi, affirmentavoir récupéré de l'ordinateur utilisé par Olivier Binst, ex-attaché parlementaire de Sonia Krimi, dont le CDD de six mois s'est terminé à la fin du mois de mars, et affirment avoir récupéré un échange de mails entre ce dernier et l'opposant LR. "Cette correspondance a été obtenue de manière frauduleuse" réplique le camp Margueritte. Olivier Binst abonde : "on m'a cambriolé"... mais ce qu'il considère comme son domicile est en réalité "un local de campagne" et l'ordinateur qu'il estime sien appartient en fait à l'Assemblée Nationale. "Il aurait dû le rendre dès la fin de son contrat", explique l'entourage de la députée LREM. 

David Margueritte, lui, clame qu'il n'a jamais été à l'origine d'une tentative de rapprochement ou de faire exploser la liste de la députée du Cotentin. "J'ai toujours indiqué qu'il n'y aurait aucune fusion, et aucun marchandage dans l'entre-deux tours". Il préfère répondre sur le terrain politique. "Je pense qu'il n'est pas simple de rassembler des gens de divers horizons quand on n'a pas une ligne politique claire. Moi, je ne me cache pas. Tout le monde sait que je suis à droite. Dans ma liste, il y a des centristes et des gens de la société civile, et tout se passe bien. Ces dissensions (chez Sonia Krimi) prouvent bien que nous sommes la seule liste qui représente une alternance sereine pour Cherbourg".

Les écolos n'affichent plus... mais pédalent

Une analyse partagée par un autre candidat, Barzin Viel-Bonyadi, de La Coopérative citoyenne (DVG). "La liste de Sonia Krimi se réclame comme nous d'une coloration "citoyenne", mais faire émerger un tel mouvement est un projet qui se travaille. Il faut savoir le faire avancer, évoluer. On voit ce que ça donne quand ça se cantonne juste à un effet marketing". Le benjamin de l'élection (29 ans) dénonce, pour sa part, la bataille de l'affichage.

Rien de plus ancien et courant en politique que cette guégerre de colleurs. "Il n'est pas possible de faire une campagne d'affichage sereine. On voit bien que l'on s'épargne mutuellement entre Benoît Arrivé et David Margueritte, mais nous, on est recouvert ou arraché dix minutes après avoir collé." La Coopérative citoyenne a donc décidé de troquer la course à l'affiche pour une "véloparade". Samedi, une quarantaine de bicyclettes "vertes" ont ainsi traversé la ville. Sans doute moins efficace, mais pour sûr plus écolo. Pendant ce temps, Michel Ladroue, co-listiers de Sonia Krimi portait plainte pour vol de matériel de campagne, après le cambriolage de son garage. 

Je sortirai de cette élection avec une expérience locale sans équivoque.

Sonia Krimi, candidate LREM à la mairie de Cherbourg-en-Cotentin

Pour ce qui est des affiches, la Marcheuse n'a pas été épargnée non plus. Des yeux crevés au visage tagué de noir en passant par les croix gammées... sans oublier les matières fécales sur la poignée de son local de campagne. Tel un boxeur enfermé sur un coin du ring, Sonia Krimi encaisse les coups, mais refuse le KO. "On me rappelle tous les jours que je ne fais pas partie du sérail, que je ne suis pas à ma place parce que je ne suis pas née ici. J'apprends beaucoup de cette campagne où l'on ne m'épargne rien. C'est un mal pour un bien pour moi, je sortirai de cette élection avec une expérience locale sans équivoque. Son objectif est désormais de récolter au moins le même pourcentage qu'au premier tour. "Rentrer au conseil municipal, ce serait déjà une victoire !"

Benoît Arrivé prend de la hauteur

Toutes ses péripéties semblent à peine émouvoir Benoît Arrivé. Du haut de son fauteil de maire sortant, il observe ce "spectacle attristant qui véhicule une mauvaise image de la politique" mais ne commente pas plus... ou presque. "On voit ce qu'est la "politique autrement" que promettait La République en Marche. Je suis engagé depuis 1995, je n'ai jamais vu ça". 

Largement en tête du premier tour avec 42% des votes, la liste Passion Commune poursuit sa campagne presque comme si de rien était, en se focalisant sur un projet "qui a reçu une forte adhésion" au mois de mars. Toutefois, 66% des habitants de la métropole cherbourgeoise ne s'étaient pas rendus aux urnes et "rien n'est gagné" tempère Benoit Arrivé, qui veut attendre le 28 juin pour éventuellement crier victoire. Néanmoins, sûr de sa force, il n'a pas donné suite à la proposition de fusion avec la liste citoyenne de Barzin Viel-Bonyadi durant le confinement. 

Reste à savoir si les électeurs de la capitale du Cotentin se mobiliseront davantage qu'en mars. Car après le scandale du maintien du premier tour, après la propagation de l'épidémie de coronavirus, après le confinement, après le déconfinement, et après les barbouzeries politiques locales, rien ne dit qu'ils ne bouderont pas les urnes une nouvelle fois pour une élection municipale bien trop longue et bien trop polluée. 

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