Flamanville : vivre à l'ombre d'une centrale nucléaire

Depuis les années 1980, le territoire autour de la petite commune de Flamanville (50) a bien changé. Au pied des falaises fouettées par la mer trône une centrale nucléaire. Une industrie qui fait désormais partie du paysage et du quotidien des habitants. Ici l’économie se porte bien et les Flamanvillais sont bien lotis. Le nucléaire a du bon presque pour tout le monde. Reportage.

La scène est ordinaire. Sur la place principale du bourg, les clients déambulent entre les étals de fruits et légumes au rythme de la formule « et avec ça ? ». A Flamanville mercredi, c’est jour de marché.

Si les imposants pylônes électriques en arrière-plan interpellent et rappellent la proximité avec la centrale nucléaire EDF, ils se fondent pleinement dans le décor pour les habitués. Car « on vit très bien dans cette petite commune sympa et agréable », souligne Angélique Prével. Cette habitante entourée de ses enfants en bas âge préfère ne pas se préoccuper des éventuels risques. Elle admet : « on fait la politique de l’autruche et c’est très bien ! ».

« J’ai des pastilles d’iode chez moi », poursuit un autre client, poireaux sous le bras. Flamanville fait partie du plan particulier d’intervention (PPI). Celui-ci délimite un périmètre au sein duquel les habitants reçoivent par voie postale des comprimés d’iode en pharmacie. Ces médicaments sont à prendre sur ordonnance des autorités en cas d’accident radioactif. Mais cette spécificité n’a rien d’extraordinaire pour ce Flamanvillais, qui poursuit : « je ne me lève pas tous les matins en pensant qu’il y a la centrale à côté de chez moi ! »

Même discours pour Robert Goeanne, qui attend son tour devant le camion du charcutier. « Par ici, tout est bien, tout est parfait. Tout est bon, comme dans le cochon ! », ironise ce retraité à l’accent normand prononcé. Avant de conclure : « on est habitué au nucléaire, il n’y a aucun problème ».

 « Le déni »

Banaliser la situation, c’est l’une des attitudes adoptées par les Cotentinois, qui vivent près d’un site nucléaire. Ce constat est dressé au début des années 2000 par le laboratoire d’analyse sociologique et anthropologique des risques (LASAR). Trois sociologues mènent une étude sur la construction sociale du risque, auprès des riverains de la centrale de Flamanville et de l’usine de retraitement des combustibles nucléaires usés de la Hague.

Le sociologue Frédérick Lemarchand est l’un des auteurs de cette étude, qui met en évidence trois comportements. « Une partie de la population, souvent liée historiquement ou économiquement à l’usine, est dans le déni des risques et banalise la situation. Une autre partie des riverains est inquiète mais n’est pas dans l’action. Enfin une troisième partie des habitants rassemble les anti-nucléaires. Ils alertent et mènent des actions pour faire entendre leur opposition », détaille le spécialiste.

On a besoin d’électricité. Les anti-nucléaires, ils ne vont quand même pas pédaler pour avoir de la lumière ?

Employée à la centrale EDF

Les irréductibles anti-nucléaires

A Flamanville, la rue du Bec surplombe le port Dielette. Certains habitants l’ont baptisée, la « rue des anti-nuc ». Quelques autocollants « stop EPR » et de timides drapeaux aux fenêtres « nucléaire non merci » attirent l’œil. Une stèle en hommage aux « irradiés inconnus » est aussi visible depuis la route, qui mène à la centrale.

Parmi ces militants, Stanislas Chapel est un convaincu de la première heure. Enfant à la fin des années 1970, il a participé aux manifestations contre l’installation de la centrale avec son père. Mais amoureux de ce petit coin du Cotentin, ce Calvadosien s’installe malgré tout à Flamanville en 1999. « Je préfère habiter sur place pour échanger, débattre, et amener un point de vue différent », explique ce quinquagénaire.

A Flamanville, les anti-nucléaires qui revendiquent haut et fort leur opinion sont peu nombreux. Si des militants vivent dans les communes avoisinantes, parmi la quarantaine de maisons de la rue du Bec, seuls trois irréductibles foyers affichent clairement leur opposition au nucléaire.

Le tabou du nucléaire ?  

« On a besoin d’électricité. Les anti-nucléaires, ils ne vont quand même pas pédaler pour avoir de la lumière ? », lance amusée une passante employée de la centrale, en jetant un coup d’œil aux drapeaux des détracteurs. Stanislas Chapel a pris l’habitude de ne pas répondre à ces piques. Il prône la modification de nos modes de vie, pour réduire la consommation d’électricité. Adepte du chauffage au bois, il fait aussi au mieux pour limiter l’utilisation d’appareils électriques au quotidien.

Pour ce militant, le manque de prise de position de ses concitoyens relève du « tabou ». Il remarque avec lucidité : « dans l’intimité, en discutant avec certains Flamanvillais, ils expriment leur désaccord avec le nucléaire. Mais quand on travaille à la centrale, que cela fait vivre une famille et qu’on a une situation intéressante, c’est difficile d’exprimer son avis ».

Dès le début des travaux, l’industrie nucléaire a été perçue comme une aubaine car la simple activité de chantier dope énormément un territoire.

Pascal Buléon, directeur de recherche au CNRS

Du travail pour tout le monde

Le site de la centrale de Flamanville, c’est une petite ville dans la ville. Des barbelés verrouillent l’accès aux 120 hectares de l’usine, où des milliers de voitures sont stationnées. 3900 personnes y travaillent. 1500 d’entre elles sont employées par EDF et 2400 sont prestataires.

D’après une étude réalisée par la chambre de commerce et d’industrie Ouest Normandie (CCI) en 2017, la filière nucléaire est « le premier employeur du secteur privé dans le Cotentin ». Près d’un salarié sur trois travaille pour une entreprise appartenant à ce secteur d’activité.

Avant la mise en service de la centrale entre 1985 et 1986, « la vie économique dans cette partie du territoire était uniquement rurale et des agriculteurs sont partis à l’embauche à la centrale de Flamanville », explique Pascal Buléon, directeur de recherche au CNRS. Ce spécialiste de l’analyse des territoires sur le plan social, politique et économique poursuit : « dès le début des travaux, l’industrie nucléaire a été perçue comme une aubaine car la simple activité de chantier dope énormément un territoire ».

Cet argument se vérifie encore aujourd’hui, avec l’actuel chantier de l’EPR, le réacteur pressurisé européen. Les travaux ont débuté en 2007 pour une mise en service initialement prévue en 2012, mais l’EPR accuse des retards et les coûts de construction ont quadruplé.

Alors à Flamanville, dans les rues, dans les épiceries ou au bar PMU les travailleurs de la centrale sont partout. Si certains ouvriers s’amusent à dire autour d’une bière ou d’un jeu à gratter que « l’EPR ne sera jamais lancé et qu’il deviendra un musée », il a le mérite de favoriser l’emploi et les retombées économiques pour la commune.

Des commerces au rythme de la centrale

Pour les commerçants de Flamanville, le chantier est une chance. D’après l’étude de la CCI, « une part significative de l’activité des entreprises est liée à l’EPR ».   Côté logement, les mobil homes et les emplacements de caravanes sont occupés toute l’année au camping Les Tourterelles. « Je réalise la totalité de mon chiffre d’affaires grâce à l’hébergement des ouvriers », explique le gérant Daniel Mahieu.  

En 2017, la CCI relève que depuis le démarrage du chantier EPR, la clientèle d’affaires des hôteliers du Cotentin est « jugée à la hausse : pour 45% d’entre eux et 100% des hôtels situés près de l’EPR.». Cette tendance se confirme pour l’hôtel-restaurant de La Falaise, à quelques mètres de la centrale. « On a un dynamisme incroyable. 80 % de notre clientèle est liée à la centrale », se félicite le gérant Cyril Laniepce.

Le patron originaire du coin, connaît bien le territoire. La proximité avec la centrale l’a incité à reprendre les rênes de cet établissement il y a près de quatre ans. Il parle même de « solution de facilité », car la clientèle liée à l’industrie nucléaire est constante et assurée toute l’année. Il conclut : « les touristes, c’est la cerise sur le gâteau pendant l’été ».

Si la centrale nucléaire n’existait pas, on n’aurait jamais créé notre entreprise.

Eric Lecarpentier, gérant du restaurant kebab

Face au port de Dielette, une petite maison en pierres abrite un restaurant kebab. Eric et Graziella Lecarpentier ont monté ce petit fast food en 2009, deux ans après le lancement du chantier de l’EPR. « On voyait le potentiel pour notre commerce », lance Graziella, qui ne mâche pas ses mots. 70 % de leur chiffre d’affaires est assuré grâce aux employés de la centrale.

Tablier noué à la taille, la restauratrice dépose de la sauce mayonnaise dans un sandwich et ajoute : « la centrale nous donne du travail et les aménagements de la commune existent grâce au nucléaire. Merci EDF ! On ne crache pas dans la soupe ».

Des équipements à gogo

 « On a un superbe terrain de foot et de rugby, on ne va pas se plaindre », lance un Flamanvillais installé dans les tribunes, en jetant un œil au jeu de jambes de son fils. La petite commune de 1700 habitants ne manque pas d’infrastructures. Elle compte un terrain de foot, un terrain de rugby, un terrain synthétique, un gymnase, un mur d’escalade, un boulodrome, une salle de musculation, et même une salle de spectacle.

Ces équipements, qui profitent aux habitants, sont déployés grâce aux taxes versées par EDF à la commune depuis les années 1980. Début 2018, plus de 109 millions d’euros de budget ont été injectés dans l’économie par EDF, dans le cadre du chantier de l’EPR. 

« Cette industrie nucléaire dote la commune de moyens significatifs et cela permet de mettre en œuvre des projets », souligne Franck Brisset, élu depuis 2008 et adjoint à la mairie de Flamanville. Avant de confier : « cela a participé à mon envie d’être membre de l’équipe municipale ». 

« Du pain et des jeux ! », s’insurge le militant anti-nucléaire Stanislas Chapel. Même s’il reconnaît profiter de certains aménagements, il condamne « le fait de jeter de l’argent par les fenêtres » et compare certains espaces de Flamanville à « la Riviera ».

« Le Nord Cotentin est sous perfusion de la manne du secteur nucléaire », analyse le chercheur Pascal Buléon. Il poursuit : « les retombées économiques et les aménagements sont présents. Le fait qu’il n’y ait pas eu de problème jusqu’ici avec la centrale a anesthésié toutes formes d’inquiétudes ». De quoi renforcer l’acceptabilité de l’industrie nucléaire dans la petite commune de Flamanville.

Editions spéciales consacrées à l'énergie en direct du port du Havre

Mercredi 2 mars 2022 à 11h53 et 18h30
Présentées par Sylvain Rouil

Mercredi 2 mars, France 3 Normandie se délocalise et s'installe au port du Havre devant le chantier des fondations des futures éoliennes en mer pour consacrer ses éditions régionales à l'énergie. Elles sont présentées par Sylvain Rouil dès 11h53 et dès 18h30. 

11h53 : édition spéciale JT 12/13 Normandie

Edition spéciale présentée en direct par Sylvain Rouil

à voir en replay sur France.tv 

Durant cette édition spéciale, la rédaction de France 3 Normandie s'intéresse à la filière nucléaire et évoque les différentes énergies renouvelables comme l'éolien en mer.

Au cours de cette édition, Sylvain Rouil reçoit sur le plateau :

  • Marc Granier, Vice-Président de Normandie Energies.
  • Florian Weyer, Directeur général de Haropa du Port du Havre.

18h30 et JT 19/20 Normandie à 19h00

Edition spéciale présentée en direct par Sylvain Rouil

à voir en replay sur France.tv : édition de 18h30  et édition du JT de 19h00

Au cours de cette édition, la rédaction de France 3 Normandie s'intéresse à l'histoire de l'énergie en Normandie et à son avenir. Elle se penche également sur la question du coût de l'énergie et comment mieux l'économiser.

Pour en parler, Sylvain Rouil reçoit :

  • Nicolas Goldberg, expert énergie chez Colombus Consulting. Il sera en duplex depuis Paris.
  • Frédérick Lemarchand, chercheur, professeur de sociologie et directeur du CERREV à Caen.

A retrouver en replay sur france.tv

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