Mortelles grandes marées : une commune normande sous le choc

Deux septuagénaires ont perdu la vie ce mardi 9 avril dans le secteur de Saint-Martin-de-Bréhal et Bricqueville-sur-Mer. Le drame suscite une vive émotion. De la tristesse, mais aussi de la colère.

"Les grandes marées à Saint-Martin, c’est plutôt une fête. Les gens viennent ici, en famille, entre amis, pour pêcher ensemble la palourde. Mais quand ça se termine de cette manière…". Encore sous le choc, le maire de Saint-Martin-de-Bréhal, Daniel Lécureuil, cherche ses mots. "On est vraiment désolé de voir qu’une partie de plaisir se termine par un drame." Ce mardi 9 avril, deux septuagénaires ont perdu la vie sur sa commune et celle de Bricqueville-sur-Mer. Une troisième personne, du même âge et dans un état grave, a été transportée en urgence à l'hôpital.

Annick Constantin de Saint Denis est conchylicultrice à Saint-Martin-de-Bréhal. Ce mardi en fin d'après-midi, elle a terminé avec son équipe le travail sur les parcs à moules et regagne la terre ferme sur son tracteur. "On était pratiquement arrivé à hauteur du parking, quand je me suis retourné. J’ai vu de loin un groupe de trois ou quatre personnes en difficulté, avec de l'eau à la taille."

"Le monsieur n'est pas revenu à lui"

Immédiatement, le tracteur fait demi-tour pour leur porter secours. "Avec la remorque qui est assez haute, on a réussi à les approcher au plus près. On les a sortis de l’eau. On a eu beaucoup de mal à remonter un monsieur âgé parce qu’il était sans connaissance. Les trois autres personnes étaient assez fatiguées parce qu’elles l’avaient remonté à bout de bras." Une fois les rescapés en lieu sûr, les sapeurs-pompiers interviennent très rapidement. Mais il est déjà trop tard. "Malheureusement, le monsieur n’est pas revenu à lui.

Selon Jean Lepigouchet, "de mémoire de Saint-Martinais, on n'a pas eu un tel accident depuis les 50 dernières années". Le président de la commission nationale de la pêche à pied évoque un concours "malheureux" de circonstances. "Le vent soufflait d'ouest, nord ouest, à 70-75 à l’heure en rafale. Évidemment, la mer est remontée beaucoup plus vite que d'habitude. Les gens se sont retrouvés piégés. Et d’habitude, il y a toujours trois-quatre bateaux qui se trouvent sur les cailloux - les gens mettent à l’eau un bateau pour aller à la pêche - mais comme hier, il y avait la tempête, il n’y avait pas de bateau pour ramener des gens en difficulté."

Quand le piège se referme

Mais Jean Lepigouchet sait aussi que le secteur est naturellement piégeux. "A Saint-Martin, faut se méfier : il y a une langue d’eau qui reste toujours au bord de la plage. Les gens la traversent pour se rendre sur le plateau et sur les rochers. Du fait que c’est plus bas qu’au large, la mer commence à remonter dans cette langue d’eau. Et les gens ne se rendent pas toujours compte que la mer est en train de les encercler."

En Baie du Mont-Saint-Michel, on dit que la mer remonte à la vitesse d'un cheval au galop. À Saint-Martin-de-Bréhal aussi la marée prend de vitesse les imprudents. " Ici, entre le bas de l’eau et la marée haute, il y a 14 mètres de marnage. La première heure, elle monte d’un mètre. La deuxième heure, elle monte de deux mètres. La troisième heure, elle monte de trois mètres", explique Jean-Yves Letenneur, le président de la station SNSM, non sans une pointe d'exaspération : " Les gens ne se rendent pas compte. Ils restent trop longtemps à la pêche."

"Dans une demi-heure, votre petit garçon sera noyé" 

Si le drame survenu la veille suscite une vive émotion, il ne surprend malheureusement pas les gens du coin. "Ça nous arrive régulièrement de remonter des personnes en difficulté, surtout en grandes marées. Les personnes continuent à pêcher même si on leur dit : remontez, la mer va très vite", regrette Annick Constantin de Saint Denis. "Quand vous êtes à la pêche, il faut repartir un quart d’heure vingt minutes après le bas de l’eau. Et lorsqu’on va à la pêche à pied, il faut connaître les horaires de marée", tonne le patron de la SNSM, "Ça m’est arrivé d’aller voir des gens pour leur dire : messieurs-dames, il faut remonter, ça va être dangereux. Ils vous engueulent : moi je suis à la pêche, je suis bien. Je leur réponds : vous n’avez pas d’eau pour le moment mais dans une demi-heure, votre petit garçon sera noyé.

Malgré les actions de prévention de la SNSM et les surveillances de marée effectuées sur la côte, ce type d'incident restent malheureusement trop fréquents selon les professionnels. "Ici, il y a tellement de personnes. Les trois quarts ne connaissent pas les dangers de la mer. C’est un vrai problème", constate amèrement Jean-Yves Letenneur. Le maire de la commune, lui, veut tout faire pour éviter un nouveau drame dans sa commune. "Il faut absolument qu’on prenne des mesures complémentaires pour protéger les populations. Il faut qu’on redouble de prudence pour les prochaines marées."