À Saint-Laurent de Cuves, l'annulation de Papillons de Nuit laisse un grand vide

L'épidémie de Covid aura eu raison de l'acharnement des bénévoles à faire vivre leur festival. Avant d'être une fête, Papillons de Nuit est une aventure humaine. L'édition qui devait marquer les 20 ans est reportée au mois de mai 2021. "Mais ça paraît loin..."

Les trois scènes du festival s'installent normalement à proximité du bourg de Saint-Laurent de Cuves, en contre-bas d'un pré. Leur emplacement reste désespérément vacant.
Les trois scènes du festival s'installent normalement à proximité du bourg de Saint-Laurent de Cuves, en contre-bas d'un pré. Leur emplacement reste désespérément vacant. © Pierre-Marie Puaud / France Télévisions
Le conteneur permettant de jeter le verre est situé en contre-bas de la mairie, à deux pas du terrain de boules. Yvette déverse ses bouteilles vides sans même jeter un coup d'oeil de l'autre côté de la barrière. Quelques vaches normandes paissent l'herbe grasse à l'ombre d'un vénérable chêne. D'ordinaire à cette époque, le champ grouille. Un ballet incessant de camions et de charriots élévateurs annonce que les Papillons s'installent. Cette année, le chant des oiseaux est assourdissant. "C'est triste de penser qu'on n'aura pas de festival.  Ça fait mal au centre. C'est vraiment l'événement de l'année pour nous, c'est hyper important". Elle se retourne vers le pré. Les vaches broutent, imperturbables. "C'est triste, c'est mort".
 
Les festivaliers se retrouvent chaque année autour de ce grand chêne
Les festivaliers se retrouvent chaque année autour de ce grand chêne © Pierre-Marie Puaud / France Télévisions


Depuis qu'elle est retraitée, Yvette n'a pas manqué un festival. Bénévole, ce n'est pas son truc. Elle veut vivre la fête, y penser et s'en souvenir. "C'est une réunion de gens de tous les âges. On est à l'unisson. C'est un évenement rare pour un petit village, primordial pour nous. C'est un moment de vie exceptionnel". Solange passe dans son dos, en blouse, un seau à la main pour aller retrouver ses lapins. Elle est l'une des doyennes du bourg. Sa maison est aux premières loges. "Moi ce que j'aime bien, c'est quand ils commencent à monter les tentes. Je regarde". "En fait, reprend Yvette, chacun vit le festival à sa manière".
 


Cette année, Papillons de Nuit aurait dû célebrer sa vingtième édition. Le petit festival rural né au fin fond de la Normandie s'est rapidement hissé parmi les grands. Bon an mal an, il attire près de 70 000 spectateurs. Toutefois, il n'a rien de commun avec les mastodontes du genre, pilotés par des entreprises privées. "Les Papillons" sont toujours l'oeuvre d'une association, à but non lucratif, mais où chacun s'enrichit. Ô combien ! "C'est une grande famille, insiste Sylvain, l'un des 1400 bénévoles. Papillons nous sort de notre quotidien, nous permet de créer des liens avec des gens qu'on n'aurait jamais connus".
 

Papillons de Nuit, c'est une grande famille


Le local du festival, un ancien atelier de mécanique agricole est situé à la sortie du bourg. On y stocke des kilomètres de barrières, des panneaux indicatifs, des palettes. Des bénévoles s'y retrouvent chaque semaine de l'année pour que tout soit prêt le moment venu. Ces dernièrs temps, des petites mains fabriquaient encore des cabines destinées à compléter l'imposante batterie de toilettes sèches déployée dans le pré. L'élan a été stoppé net.
 

Le 29 avril, l'association a fini par rendre les armes : "Il y a des choses que nous n’aimerions jamais avoir à dire… Cette annonce en fait assurément partie et c’est le cœur lourd que nous écrivons ces mots : Papillons de Nuit ne fêtera pas ses 20 ans cette année." Dès le début du confinement, les organisateurs avaient fait le pari de reporter cette édition à la fin du mois d'août. En vain. "Aujourd’hui, nous éprouvons une immense tristesse, mais aucun regret. Papillons de Nuit aura tout tenté", écrivaient-ils dans leur communiqué.

En presque vingt années, Patrice Hamelin a presque tout connu. La tempête qui s'invite un soir de première en 2019, des orages, de la pluie, des groupes qui ratent le train, des artistes capricieux qu'il faut sortir de leur hôtel à la dernière minute. Le président des Papillons n'avait évidemment jamais envisagé de devoir annuler à cause d'une épidémie. Les conséquences de ce confinement sont encore difficiles à évaluer.
 
© PHOTOPQR/OUEST FRANCE
 

Le festival avait déjà engagé 400 000 euros pour régler les salaires de ses trois permanents et pour financer les campagnes de publicité. 65 000 billets ont été vendus. Il faudra donc rembourseur ceux qui en feront la demande.
 

Globalement, c'est sûr qu'on perdra de l'argent. De là à remettre en question la prochaine édition ? Non. Mais c'est certain qu'on va y laisser des plumes. Patrice Hamelin, président des Papillons de Nuit


Le local est redevenu bien silencieux. Le festival est reporté aux 21, 22 et 23 mai... 2021. "Cela nous fait un vide, un grand vide, explique Francis, bénévole de longue date. On se retrouve à ne plus rien faire maintenant qu'on sait que c'est reporté. Mais ça nous paraît loin maintenant..." Nul ne conteste la nécessité d'endiguer cette épidémie, quitte à en passer par ce renoncement. Se serrer les coudes n'a jamais constitué un geste barrière. Mais sans son festival, Saint-Laurent de Cuves est un village orphelin, triste et inconsolable.
Festival, quand mon village résiste : un documentaire consacré à Papillons de Nuit le lundi 11 mai à 22h55 sur France 3 Normandie
Les documentaires de « La Ligne bleue » racontent celles et ceux qui, au cœur de nos territoires, s’engagent, se battent, partagent des combats et des rêves. Engagés ou simples acteurs d’autres possibles, leurs combats sont personnels ou collectifs. Leur échelle est locale, du jardin aux champs cultivés, de l’atelier à l’usine, du village à la ville, mais leur optimisme résonne en chacun de nous ! Ils nous inspirent et nous émeuvent.

Festival, quand mon village s'intéresse travail des bénévoles et des organisateurs de ce festival, véritable "miracle culturel et humain".

Tom Graffin, réalisateur :

J’ai voulu montrer la force de l’initiative locale, l’énergie de ces gens infiniment attachants, souvent drôles, toujours humbles. J’ai voulu montrer la capacité d’une simple association à  (ré)animer son territoire – ces territoires oubliés et délaissés culturellement que l’État a baptisé « ZRR », zones rurales à revitaliser.

A force de les suivre, de les observer, de les écouter, j’ai découvert une solidarité intergénérationnelle fascinante, viscérale, une fibre invisible qui se passe de parents à enfants. Que ce soit face à la hausse des cachets artistiques ou face à la tempête Miguel (juin 2019), ces bénévoles ne lâchent rien, donnent tout, avec la plus grande détermination, et dans une infinie discrétion. Ils ont leur village en eux. FESTIVAL est un hymne à ces villages et à ces bénévoles.

Le grand défi fut d'être à la hauteur de ces bénévoles, de rester fidèle à leur esprit, d’avoir les images qui les montrent dans tous les moments qu’ils traversent ; montrer leur travail, leurs doutes, leurs joies, leurs discussions animées. Je voulais leur rende le plus fidèle hommage possible pour, peut-être, à l’arrivée, susciter des vocations, inspirer les gens, comme ces bénévoles m’ont inspiré.

FESTIVAL, c’est aussi un signal d’alerte. Le documentaire pointe une urgence, plus que jamais d’actualité : assurer la pérennité de ces initiatives culturelles indépendantes. Elles sont menacées. Les obstacles actuels et à venir sont nombreux : concurrence accrue des festivals privés, désengagement de l’Etat… La solidarité peut faire beaucoup, mais elle ne peut pas tout. Elle est un miracle à renouveler. À l’heure des incertitudes, chacun citoyen, chaque organe territorial, chaque cellule de l’Etat peut en devenir le soutien et le garant.
 
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