Quand tout rouvre… à Tourouvre

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Écrit par Franck Bodereau
Tourouvre n'a jamais aussi bien porté son nom que ce mercredi 19 mai
Tourouvre n'a jamais aussi bien porté son nom que ce mercredi 19 mai © DR

S’il y a bien une commune qui porte bien son nom aujourd’hui en Normandie, c’est Tourouvre. Soyez les bienvenus dans l’Orne, au cœur du Perche. Ici, tout rouvre (ou presque).

Comme partout en France, les terrasses sont enfin accessibles aux illustres consommateurs de café (ou de "café-la-goutte", mais là, ce serait un peu cliché), de pression, de menthe-à-l’eau ; aux habitués des restaurants – sans doute dépités d’avoir dû gérer la cuisine à la maison sur une si longue période ! Sept mois, rendez-vous compte ! Il est vrai que cela commençait à peser sur le moral. En ce 19 mai 2021, la Normandie ressemble à s’y méprendre à un jour de fête nationale. Le 14 juillet ? Oubliez ! La vraie fête aujourd’hui est à Tourouvre. Mais les feux d’artifice seront pour plus tard… il pleut.

Imaginez plutôt. Vous longez la Route Nationale 12 – celle qui relie les capitales Alençon et Paris -  quand soudain, entre deux passages de vos essuie-glaces, vous tombez nez-à-nez avec cet étrange panneau indiquant qu’ici "Tourouvre ". Il faut forcément vérifier l’information auprès des habitants. Il y en a plus de 1500. " Ah ouais, quand même ! "

"Qui viendrait dormir sans pouvoir manger ?"

Direction l’hôtel de France. Pascal Blain en est "l’heureux" propriétaire depuis le 2 septembre 2019. Six mois avant le premier confinement… Et pour être précis, les clients ne sont pas seulement conviés à dormir sur place, mais aussi à se restaurer. Evidemment, la suite, vous la devinez. Depuis sept mois, l’hôtel est resté ouvert "mais qui viendrait dormir sans pouvoir manger ?", confie le patron, "J’ai eu si peu de clients que l’on peut dire que je n’en ai pas eu". En temps normal – c’est-à-dire hors Covid – l’hôtel aux dix chambres est complet le week-end, et rempli à 30% la semaine. "Là, je ne vois pratiquement personne. Fin mai, l’hôtel devait être complet pour une fête dans les parages, mais tout a été annulé."

Côté restaurant, ce jour est censé être particulier. Pascal Blain rouvre sa vaste terrasse. "En poussant les murs, je suis sûr que je pourrais avoir jusqu’à cent personnes le midi. Mais quand tout va bien, j’en fais quarante. Alors oui, je rouvre ce midi, mais qui va oser venir ? Il pleut, il fait 10 degrés. Je suis sûr que je ferai seulement quatre couverts. Des personnes qui viendront par solidarité."

"Si je ne rouvre pas, on va me traiter de fainéant"

L’homme paraît agacé. Dans son collimateur : le Gouvernement et certains restaurateurs. "Franchement, c’est débile d’avoir fermé les petits commerces et les restaurants. Où est la cohérence ? Les esthéticiennes sont fermées mais les coiffeurs ouverts, c’est ridicule ! Des collègues ont poussé à la roue pour rouvrir les terrasses, mais maintenant, il faut être assis pour boire son café ! Je vous le dis, à mon avis, il n’y a pas de commerçants dans le Gouvernement. C’est épuisant à la fin. Là, j’ouvre ma terrasse, mais ça ne va pas couvrir mes frais. J’aurais préféré attendre le 9 juin pour tout rouvrir sereinement.

Il n’a pourtant pas l’obligation d’ouvrir aujourd’hui. Pourquoi ne pas attendre le 9 juin ? La réponse de l’intéressé est d’une simplicité redoutable : "Parce que si je ne rouvre pas, on va me traiter de fainéant ! Ce n’est pas pour autant que ceux qui critiquent viendront. Alors oui, tout rouvre à Tourouvre, mais la blague ne fait plus sourire."

Finalement, Pascal Blain a servi 25 personnes pour ce premier déjeuner de reprise. Satisfait, mais réaliste : "Oui, enfin, sur les 25, il n’y avait qu’une personne que je ne connaissais pas, les 24 autres étaient des amis ou des connaissances. Bref, ce midi, j’ai eu un client." Il a quand même le sourire. C’est reparti !

"Cette réouverture ne va pas changer grand chose"

Un peu plus loin, se tient le bar-tabac "Le Français ". Bruno, le maitre des lieux, est pressé et n’a que peu de temps à me consacrer. Juste le temps de recevoir ma blague du jour :

"Alors, tout rouvre à Tourouvre ?"

"Ah oui !" . Des rires : enfin quelqu’un reconnait mon talent !  "Mais vous avez vu le temps ? Il flotte ! Et ma terrasse n’est pas couverte. Autant dire que ce n’est pas la foule. Mais le peu de gens que j’ai vus étaient ravis. De toute façon, pour nous, cette réouverture ne va pas changer grand chose. J’attends surtout le 9 juin pour accueillir les clients à l’intérieur."

Entre deux averses, direction le musée local : les Muséales de Tourouvre. Le lieu est consacré à l’émigration française au Canada. Son directeur, Jonathan Stanic, est essoufflé : "Désolé, j’étais en train d’installer l’exposition temporaire de l’été. A partir du 10 juillet, nous évoquerons la femme des années 50". Le musée qui rouvre ses portes aujourd’hui n’a pas été abandonné pendant cette période de confinement : "Non, bien au contraire, on a des projets, on a le dessein d’avancer. Les confinements successifs nous freinent mais nous essayons de nous projeter."

"Ça fait du bien de revoir des visiteurs"

Les Muséales accueillent chaque année entre 6000 et 7000 visiteurs. Après une matinée d’ouverture, pas un curieux n’a montré le bout de son nez. Il a fallu attendre le début d’après-midi pour que cinq personnes, venues de Seine-Maritime et d’Eure-et-Loir, s’aventurent dans les allées. "Oh, ça fait du bien de revoir des visiteurs, le musée reprend vie", glisse avec un grand sourire l’hôtesse d’accueil. Un soulagement partagé par le directeur : "La vaccination va faire du bien, les visiteurs seront plus confiants pour reprendre le chemin des musées, même si tout n’est pas gagné. Je reste prudent et résigné. Je pensais rouvrir en décembre dernier, et vous connaissez la suite." Avec certitude, il préfère accueillir une vague de visiteurs plutôt qu’une nouvelle vague de Covid qui pourrait briser ce nouvel élan d’optimisme. La prudence est de mise.

Tiens ! Une mercerie. Bienvenus chez "Sylvie retouches". S’engage forcément une discussion :

"Alors ? Il parait que tout rouvre à Tourouvre ?"

"Ah ben non, pas pour moi. Je n’ai jamais fermé. Enfin, oui, lors du premier confinement, en novembre, je me suis lancée dans le click & collect. Depuis, j’ai pu travailler normalement", m’assure la patronne qui, par la même occasion, met fin à ma blague.

Encore un petit tour dans la commune ornaise ? Supérette, fleuriste, boulangerie, charcuterie…Tous les commerces sont ouverts.

Moralité, à Tourouvre, tout ne rouvre pas, car ici, tous les commerces étaient, sont et resteront essentiels.

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