À Rouen, "la rue du Gros Horloge, c’est devenu les Champs Elysées”

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Écrit par Amandine Pointel
Rue du Gros Horloge à Rouen, difficile de trouver des commerces indépendants.
Rue du Gros Horloge à Rouen, difficile de trouver des commerces indépendants. © A.Pointel / France Télévisions

Un KFC pour remplacer une papeterie installée depuis 33 ans. Dans la rue du Gros Horloge, les petits magasins indépendants se font de plus en plus rares. Avec des loyers devenus trop élevés, seules le grandes enseignes peuvent s’installer dans cette rue emblématique de Rouen (Seine-Maritime).

Où sont passés les commerçants indépendants de la rue du Gros-Horloge de Rouen ? Depuis quelques années, les petits commerces laissent peu à peu place aux chaînes de fast food et aux grandes enseignes. Dernier exemple en date : l’emblématique Papeterie, installée depuis 33 ans au numéro 173, qui sera prochainement remplacée par un KFC. "Mais quelle horreur", nous lancent Yasmine et Evelyne, 65 ans, quand nous leur annonçons qui va remplacer la papeterie. "Le Gros Horloge devient la rue de la malbouffe !", lance une autre passante.

Dans la rue piétonne qui relie la place de la cathédrale à la place du Vieux Marché, le sujet divise. "Ca gâche le patrimoine. On a une rue tellement historique avec ses pavés, ses colombages. On aimerait voir plus de petites boutiques atypiques plutôt qu’un Burger King ou un KFC", nous confie Arthur, 29 ans. "Sans parler des livreurs à vélo au croisement de la rue Jeanne d’Arc et de la rue du Gros Horloge qui polluent le paysage".

"Personnellement ça ne me choque pas, il y a plein de petites boutiques indépendantes dans des rues plus intimistes, nous lance Laura, 32 ans. La rue du Gros (surnom donné à la rue par les Rouennais) c’est la rue la plus passante de la ville, donc c’est normal qu’il y ait des grosses enseignes."

“La rue a changé de visage”

Dominique a vu la rue du Gros Horloge “changer de visage”. Il y a 40 ans, il a d'abord été formé à la charcuterie traditionnelle “Jambon d’York”, avant de travailler à Monoprix. “Avant c’était plus convivial ! Il y avait des cafés, des salons de thé... Il y avait même une discothèque à la place du Mc Do ! Ça s'appelait `Le Charles'”.

Thierry est employé aux Fleurs du passage depuis 2002. "Déjà à l’époque il n’y avait plus beaucoup de commerçants indépendants." Il regrette le manque d’animations commerciales. "Dès qu’on essaie de faire quelque chose, les grandes enseignes doivent se référer au siège, on leur dit qu’il n’y a pas de budget pour ça. C’était le cas l’année dernière pour mettre un sapin devant chaque magasin de la rue. Seuls les petits indépendants ont joué le jeu."

Métiers de bouche, prêt-à-porter, équipement de la maison, bars et brasseries faisaient autrefois la réputation de la rue du Gros Horloge. Mais si l’arrivée prochaine de KFC semble faire grincer des dents certains, le phénomène n’est pourtant pas nouveau. "Ça fait un moment qu’il n’y a presque plus d’indépendants dans la rue", nous indique Christelle Auzou, directrice de la chocolaterie installée depuis une quarantaine d’années dans la rue, au sein de l’une des plus vieilles maisons de Rouen.

Des loyers qui font fuir ?

Le prix des loyers fait-il fuir les indépendants ? Depuis une vingtaine d’années, "les prix sont stables", nous garantit Anthony Hue, du cabinet immobilier Ciblaction, spécialisé dans les transactions commerciales sur l’ensemble de l’agglomération de Rouen. "Il y a même aujourd’hui une tendance à la baisse avec la crise sanitaire".

La hausse des loyers remonte aux années 70, lorsque la rue du Gros Horloge devient première rue piétonne de France. “Cela a changé la configuration de la rue et les loyers ont considérablement augmenté", nous explique Philippe Depreaux, Président de la chambre interprofessionnelle du commerce de Rouen. 

Les enseignes nationales sont arrivées en proposant des prix très élevés pour pouvoir prendre des emplacements. Ils ont chassé les indépendants.

Philippe Depréaux Président de la chambre interprofessionnelle du commerce de Rouen. 

Vidéo d'archives, 1975 : la rue du Gros Horloge rendue aux piétons

"Des loyers qui atteignent presque ceux de Paris"

Aujourd’hui, les loyers devenus trop élevés ne permettent plus aux petits commerçants de s’installer. “La rue du Gros Horloge est devenue the place to be pour un certain nombre d’opérateurs nationaux et internationaux. Les grandes enseignes ont décidé que cette rue était bankable", nous indique Souleymane Sow, adjoint au commerce à la mairie de Rouen.

Mais alors combien coûte un loyer pour un commerçant rue du Gros Horloge ? Chez Ciblaction, qui a joué les intermédiaires entre la Papeterie et KFC, le sujet est délicat. Nous n’aurons pas de chiffres, Anthony Hue est tenu au secret professionnel. "La valeur locative est liée au nombre de passage dans une rue."

“Au plus bas, on est sur 800 euros du mètre carré par an, jusqu’à 1.500 euros. A prendre en compte en fonction de la surface, du linéaire de vitrine… C’est au cas par cas, en fonction du flux de piétons", nous glisse Pierre-Vincent Langlois, gérant d’AIC, spécialiste de l’immobilier d’entreprise et commercial.

Aujourd’hui on atteint des loyers qu’un indépendant ne peut pas supporter. Il n’y a que les grandes enseignent qui peuvent se le permettre.

Philippe Depreaux, Président de la chambre interprofessionnelle du commerce de Rouen

“Sur certains secteurs de la rue, on est sur des prix locatifs qui commencent à ressembler à ceux de certaines rues parisiennes", ajoute Sileymane Sow, adjoint au commerce à la mairie de Rouen. “Ce sont des transactions privées entre propriétaires et preneurs de fonds de commerce” 

"Ça reste une bonne nouvelle l’implantation de toutes ces enseignes”, ajoute Sileymane Sow. “La rue du Gros Horloges est devenue nos Champs Elysées.” 

Les indépendants font de la résistance

Pourtant, certains commerces indépendants résistent. C’est le cas de la droguerie Deconihout qui fête ses 100 ans cette année. "C’est sûrement grâce à nos produits de qualité qu’on se maintient. On trouve chez nous des produits qu’on ne trouve plus ailleurs", explique Jérôme Deconihout.

"Les gens viennent chez nous pour la qualité et la connaissance des produits que l’on vend. Quand on vend un produit, on sait ce qu’il y a dedans et on conseille les gens. On a un rapport de proximité avec nos clients."

D’autres rues emblématiques de la ville aux 100 clochers sont presque à 100% occupées par des commerçants indépendants : la rue Massacre, la rue Saint-Romain ou encore la rue Saint-Nicolas. “On a une diversité de commerces de proximité avec des indépendants qu’on ne trouve pas dans toutes les villes”, rassure Sileymane Sow.

Avec entre 2.500 et 3.000 commerçants et artisans, Rouen est le plus grand bassin commerçant de Normandie. 

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