Braquages en série à Elbeuf : commerçants angoissés, policiers fatigués, élus sans réponse

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Un nouveau braquage a eu lieu le 18 janvier 2022 à Cléon (Seine-Maritime). Le 7ème en 7 semaines sur le territoire elbeuvien. Derrière ces méfaits, probablement le même homme. Une enquête est en cours. Les commerçants vivent dans l’angoisse. Elus et syndicats demandent des renforts de police « dès maintenant ».

Désormais, pour entrer dans le magasin "CBD Land" d’Elbeuf, il faut sonner. La gérante Marie Delafenestre tourne la clef, ouvre la porte, laisse entrer le client, puis referme immédiatement. "On est obligé de fermer la porte à clef avec ce qu’il s’est passé", explique-t-elle à une cliente. Une nouvelle habitude, révélatrice d’une inquiétude.

Mais la jeune femme de 22 ans assure être « confiante ». Elle nous raconte sans sourciller ce qui lui est arrivé lundi 10 janvier 2022. "C’était vers 18h55. Un monsieur est rentré, comme un client normal. Il a fermé le rideau et nous a pointé son révolver et sa bombe lacrymogène. Il disait que tout allait bien se passer, et qu’il fallait juste faire ce qu’il demandait. Il était très calme. Ce qui était assez perturbant d’ailleurs. On était assez surpris, apeuré aussi. Mon collègue a sorti toute la caisse, on a fait ce qu’il demandait. Il nous a laissé  tout au fond de la boutique pour partir tranquillement."

Un homme déterminé mais calme, armé d’un revolver et d’une lacrymogène, qui œuvre à l’ouverture ou à la fermeture des magasins : le scénario est quasi identique à chaque fois. Selon les premiers éléments de l’enquête, il s’agit bien du même individu pour les cinq braquages ayant eu lieu à Elbeuf. Concernant les deux autres événements dans les communes voisines (à Caudebec en décembre, et à Cléon ce mardi 18 janvier), il y a pour l’instant trop peu d’éléments pour l’affirmer.

L'angoisse des commerçants

Il serait exagéré de dire qu’une psychose a gagné la ville. Mais certains commerçants nous confient travailler la boule au ventre. Des dispositions ont donc été prises dans tous les magasins touchés.

Dans le magasin de vêtements pour enfants Okaïdi, plus aucun employé ne se retrouve seul en boutique, et de nouvelles caméras de vidéosurveillance ont été installées.

Chez Manon Flore, qui a subi deux braquages, on ferme désormais la porte l’après-midi. "Les clients doivent frapper pour entrer".

A la Mie Câline, on prélève les caisses à longueur de journée. "On fait des remises en banque plusieurs fois par jour, ce qu’on ne faisait pas avant", explique Jacques Jaguin, le gérant de la boulangerie. Il n’était pas là au moment des faits. C’est Rémi, 22 ans, qui travaillait derrière la caisse, avec une autre employée.

"Ça a duré moins de 5 minutes, c’était très rapide", raconte le jeune homme. "Sur le moment j’étais stressé. Surtout quand on a une arme sur soi. Mais maintenant ça va, il n’y a pas eu de blessés c’est le principal". Son patron, en revanche, est encore fébrile.

Un braquage, deux braquages, admettons. Mais là, on est sur une série dont on ne voit pas la fin. Et ça, ce n’est pas supportable.

Jacques Janguin, gérant de la boulangerie "La Mie Câline", à Elbeuf

Chez Jacques Jaguin, un mélange d’inquiétude, de tension et de colère.

Une inquiétude concernant ses employés d’abord, "ceux qui étaient présents, et aussi ceux qui n’étaient pas là mais qui vivent dans l’angoisse permanente. Moi le premier. Je ne vous cache pas que j’ai peur de laisser mes salariés le soir. Je prolonge ma présence."

Une tension, car Jacques est vigilant, tout le temps depuis cet épisode. "On ne pense qu’à ça", soupire-t-il. Entre deux baguettes vendues, il scrute régulièrement le trottoir.

Mais aussi la colère de voir ces braquages se répéter. "Un braquage, deux braquages, admettons. Mais là on est sur une série dont on ne voit pas la fin. Et ça ce n’est pas supportable. On compte surtout sur une présence policière renforcée dans les rues d’Elbeuf. On a besoin d’être rassuré."

Le maire d'Elbeuf veut des renforts "tout de suite"

Le boulanger, la fleuriste, et tous les autres commerçants touchés, ont cosigné avec le maire d’Elbeuf, Djoudé Merabet, un courrier destiné au ministre de l’intérieur. Les victimes et l’élu demandent à Gérald Darmanin des renforts policiers. "Aujourd’hui, sur le territoire elbeuvien, on est à sept braquages", constate l’élu socialiste, "ça justifie les appels répétés depuis de longs mois, auprès du préfet, pour renforcer les effectifs de police nationale sur la ville."

La demande de renfort ne date pas de ces vols à main armée en série, et ne vaut pas que pour la commune d’Elbeuf. C’est ce qui est expliqué dans un communiqué signé par 32 maires du territoire rouennais, pour interpeller le gouvernement. "Ce sont 32 maires de tout bord politique confondu. Nous avons besoin d’un service public. La police est un service public, et on a besoin de ces policiers", explique M. Merabet.

Pour l’heure, le ministère de l’intérieur reste sur sa position : des renforts ont été promis en octobre dernier pour le premier semestre 2022. 60 policiers supplémentaires pour la circonscription Rouen Elbeuf. Une promesse, sans date précise. "Je ne veux pas attendre, insiste le maire d’Elbeuf, je veux des renforts de police tout de suite."

Pour le syndicaliste Frédéric Desguerre, cette série de braquage aurait pu être évitée avec plus d’effectifs : "Si on voyait régulièrement passer dans les rues d’Elbeuf des véhicules de police, ça dissuaderait les éventuels auteurs de vol à main armée à venir commettre des méfaits". Selon le secrétaire régional Normandie Unité SGP Police, le manque de moyens humains est criant sur les services de voies publiques. "La police c’est pas que de la répression. C’est de la dissuasion et de la prévention".

Les conséquences de ce manque d’effectif sont nombreuses. Moins de patrouille, mais également moins d’intervention. "Je vais vous donner un chiffre, explique M. Desguerre. "Un weekend, à Rouen, il n’y a pas si longtemps, sur des centaines d’appel, même pas 1/3 a été suivi par un déplacement de Police secours. Puisqu'on n’avait pas les effectifs pour envoyer quelqu’un". 

L’autre impact concerne les policiers eux-mêmes. Selon le syndicaliste, les agents des forces de l'ordre peuvent difficilement poser des congés, car le peu d’effectif restant doit être sur le pont pour assurer un service minimum. "Je suis en admiration devant les collègue qui assurent le service vaille que vaille, malgré la fatigue et la baisse de morale."