TEMOIGNAGE - Coronavirus : “le jour où j’ai enterré ma grand-mère en pleine pandémie de Covid-19”

Lieu de culte, presque vide, durant une cérémonie d'obsèques / © France Télévisions
Lieu de culte, presque vide, durant une cérémonie d'obsèques / © France Télévisions

Alors que l'épidémie de Covid 19 poursuit sa progression en France, les obsèques (sans lien avec la maladie) sont très difficiles à organiser pour les familles. Les évêques de France ont décidé de limiter la présence de proches dans les églises : jusqu'à 20 personnes.

Par Maxime Fourrier

Il est des moments dans la vie qui sont insupportables, insoutenables. Les obsèques le sont encore plus en cette période de pandémie de coronavirus. Les cérémonies religieuses sont restreintes. Seules 20 personnes peuvent y assister dans les églises notamment. 
 
Information Coronavirus à l'entrée du église / © France Télévisions
Information Coronavirus à l'entrée du église / © France Télévisions

Une de nos consoeurs de France Télévisions, Bérangère D. a perdu sa grand-mère dans la nuit du 16 mars 2020. Elle nous fait part de son témoignage. De sa tristresse et de son désarroi. Parfois de son incompréhension.
 

"Mamy Paulette, c'est ainsi que mon fils de 4 ans l'appelait, s'est éteinte dans la nuit du lundi 16 mars. Agée de 93 ans, elle a succombé à un arrêt cardiaque. Comme elle le souhaitait elle était restée à son domicile dans le Pas-de-Calais, mes tantes et des auxiliaires de vie se relayant chaque nuit pour être à ses côtés. 

J'ai appris la nouvelle lundi matin. Le soir même le Président de la République annonçait le confinement. Dès lors j'ai cherché des informations pour savoir si j'allais pouvoir me rendre aux obsèques. Certains articles de presse disaient que non, d'autres que les proches étaient autorisés à s'y rendre. Mercredi soir, c'est au tour du Premier ministre d'être l'invité de France 2, à la question d’une internaute demandant s’il elle pouvait se rendre à l’enterrement d’un ami, celui-ci répond « Malheureusement non ». Ma mère m'envoie aussitôt un sms, « tu ne vas pas pouvoir y aller ». De nouveaux doutes m'assaillent...

En ces temps où le discours du gouvernement n'est pas toujours clair, j'effectue dans la soirée de nouvelles recherches sur le web. A priori, les ascendants et les descendants des défunts peuvent assister aux obsèques .Je me dis, on va partir, on verra bien...

C'est donc sans aucune certitude et avec une boule au ventre que moi, mon conjoint et mes deux enfants quittons, dans nos tenues de deuil notre appartement rouennais. Nous rejoignons notre voiture, garée à 300 m dans la rue et nous  prenons la route avec nos autorisations remplies et signées en espérant pouvoir effectuer les 220 km qui nous séparent du village où résidait ma grand-mère. A notre grande surprise, nous avons quitté Rouen sans rencontrer de policiers. Un premier soulagement puisque nous empruntions l'autoroute et savions dès lors que nous ne serions plus contrôlés avant Abbeville. Je me dis que si nous sommes arrêtés par des policiers dans les villages suivants, ils ne nous renverront pas à Rouen et nous laisserons finir notre chemin. Sur la route pratiquement aucune voiture, pas mal de poids lourds en revanche. Finalement le voyage se déroule sans que nous ayons à justifier notre déplacement puisque nous ne croiserons pas de force de l’ordre. Un soulagement.

Quelle situation étrange dans cette circonstance que d’échanger des regards en larme sans pouvoir se prendre dans les bras pour partager sa peine.

Nous arrivons au domicile de ma grand-mère saluant de loin mes tantes et ma cousine qui nous attendent avant la fermeture du cercueil. Par crainte de ne pouvoir repartir, mon cousin, installé à Bordeaux n’a pas fait le déplacement. Suivant les consignes, pas d'embrassade. Nous allons dire un dernier au revoir à Mamy Paulette, nous nous disons tous, au moins elle qui a tant souffert de la guerre, n'assistera pas à tout cela ! Quelle situation étrange dans cette circonstance que d’échanger des regards en larme sans pouvoir se prendre dans les bras pour partager sa peine. Pour ne pas être trop près les uns des autres, nous déjeunerons à tour de rôle dans la cuisine. Pour rejoindre l’église, chacun empruntera sa propre voiture...

le responsable des pompes funèbres est venu nous demander de faire sortir les 4 enfants présents. Ils sont apparemment interdits car susceptibles d'être porteurs sains.

Arrivés à l'église suivant les recommandations, les membres des pompes funèbres revêtent gants et masquent. Le plus étrange, pour ne pas dire le pire, c'est la cérémonie religieuse. L'évêché a édicté des règles strictes, affichées sur la porte. Les pompes funèbres nous avaient prévenu, pas plus de 20 personnes dans l'église. La veille l'enterrement d’une jeune maman de 36 ans a été interrompu car il y avait trop de monde dans l’église. Une personne par banc et un banc vide entre chacun. Vu qu’il y a déjà 4 salariés des pompes funèbres et 3 laïcs, cela limite le nombre de personnes. Les quelques personnes qui ont fait le déplacement doivent se contenter de rentrer pour bénir le cercueil avant de ressortir. Mon père, mes tantes et leurs conjoints, ma cousine et moi-même avons réussi à prendre place dans l'église, mais le responsable des pompes funèbres est venu nous demander de faire sortir les 4 enfants présents. Ils sont apparemment interdits car susceptibles d'être porteurs sains. Les deux filles de ma cousine sortent donc en larmes avec leur père, de même que mes enfants, sans comprendre vraiment pourquoi on ne leur permet pas de dire au revoir à leur arrière-grand-mère.

La cérémonie se déroule donc à minima, devant une douzaine de personnes. Pas de messe juste quelques prières dites par des laïcs. Ayant l’habitude de parler en public, c'est moi qui suis chargée de lire le résumé de la vie de ma grand-mère, une vie riche et longue,  quand il s’agit d’évoquer le confinement actuel et tous les gens qui n'ont pu venir lui dire un dernier adieu ma gorge se serre et je peine à finir le texte préparé par ma tante. Assister à un enterrement sans pouvoir serrer la main  d’un proche pour se soutenir, sans pouvoir prendre dans ses bras la famille avec laquelle vous partagez des souvenirs est une expérience particulièrement difficile.
Une fois la petite cérémonie achevée, l’enterrement s’achève au cimetière, là les plus jeunes pourront déposer une rose sur le cercueil. Je peux enfin partager mes larmes avec mes enfants et dire avec eux un dernier adieu à mamy Paulette."

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