Coronavirus. Isabelle Autissier lance un appel à changer notre modèle de surconsommation

Isabelle Autissier / © Maïté Baldi - WWF
Isabelle Autissier / © Maïté Baldi - WWF

Isabelle Autissier, première femme à avoir accompli un tour du monde lors d'une compétition, est désormais présidente du WWF-France. Estimant qu'il y a un lien entre la pandémie de coronavirus et la destruction de la biodiversité, elle lance un appel à changer notre modèle de surconsommation.

Par Valérie Prétot

On est aujourd'hui dans un modèle qui n'est pas soutenable et qui n'est pas durable

Isabelle Autissier est présidente de WWF(World Wildlife Fund), ce fonds mondial pour la nature est une organisation non gouvernementale internationale vouée à la protection de l'environnement et au développement durable. La navigatrice installée à La Rochelle est réputée pour être la première femme à avoir franchi le Cap Horn en course et en solitaire. Face à la crise sanitaire, Isabelle Autissier qui est aussi ingénieur agronome de formation, estime que la pandémie est un des aspects de l'ensemble des dérèglements environnementaux. Elle lance un avertissement pour que les Etats mais aussi les individus changent de modèle.
Isabelle Autissier lors de son Vendée Globe en 96/97. / © MaxPPP/Newscom/MaxPPP
Isabelle Autissier lors de son Vendée Globe en 96/97. / © MaxPPP/Newscom/MaxPPP

Trois questions à Isabelle Autissier

France 3 : En tant que présidente du WWF, est-ce que vous faîtes un lien entre les atteintes à la biodiversité et l'origine de cette pandémie ?

Isabelle Autissier :
La première reflexion, c'est que c'est un drame, on traverse plus ou moins bien cette période mais globalement, c'est une secousse humaine et demain une secousse économique.
Il y a un lien évident entre pandémie et biodiversité. On n'a pas encore les clés de l'origine de ce virus mais il y a vraisemblablement d'une espèce animale comme d'ailleurs les récentes pandémies comme le SRAS-cov, le MERS-cov, le HIV etc... Alors qu'est-ce-que cela doit nous inspirer ? Ce n'est pas que la nature est méchante ou que les virus sont méchants, les virus et les bactéries nous rendent d'immenses services, d'ailleurs heureusement qu'on les a, on vit avec eux, il y en a quelques-uns qui ne sont pas bons pour nous. Globalement, une espèce vivante cohabite avec d'autres espèces dans un certain milieu, elle est à la longue immunisée au virus. Vous prenez par exemple la forêt tropicale, les espèces se sont immunisées au fil des années. Ce a quoi on assite aujourd'hui, c'est que l'action des homme a considérablement rapproché les communautés humaines de ces communautés animales.

L'intensification agricole, la déforestation, l'assèchelent des zones humides, on peut parler aussi des routes, quand on fait des voies de passage dans des zones qui étaient vierges avant, on peut parler aussi de l'extension des villes ou de l'empreinte de l'habitat, tout ces phénomènes ont joué un rôle comme bien sûr aussi l'explosion du commerce illégal des animaux sauvages, qui est quand même le quatrième mafia au monde, avec des animaux qui se baladent un peu partout sur la planète.

Avec la mondialisation, les humains et les marchandises circulent de plus en plus vite à travers le monde, ce qui pouvait être une infection de populations relativement limitée, devient un problème planétaire. Le lien à la biodiversité, il est évident, vraisemblablement, les humains ont aussi infecté des populations animales avec leurs propres virus, ça peut faire partie des causes de disparitions de certaines espèces.

Isabelle Autissier à La Rochelle en 2016 à l'occasion d'une campagne de WWF pour protéger les océans.

France 3Comment envisagez-vous la suite de crise sanitaire, qu'attendez-vous des Etats dont le modéle actuel est basé sur la croissance ?

I
sabelle Autissier :
Moi je me base sur des faits, des constatations scientifiques. On a cette connaissance de la virologie, de la façon dont ça se propage et on voit bien que nos modèles de surconsommation nous conduisent directement à ça.

Plus nous sommes avides de biens matériels, plus il faut déforester, plus il faut assécher des zones humides, plus il faut aller ouvrir des mines dans des endroits reculés, il faut réfléchir autrement et penser nos orientations de développement autrement sinon, c'est juste une répétition générale. Cette question de la pandémie est un des aspects de l'ensemble des dérèglements environnementaux que nous avons provoqué parce que bien sûr, il faut penser au climat, à l'écroulement de la biodiversité autour de nous, à la pollution généralisée.

On est aujourd'hui dans un modèle qui n'est pas soutenable et qui n'est pas durable. Si on ne le fait pas évoluer rapidement, ce modèle va continuer à produire des crises et des difficultés pour les communautés humaines. C'est être raisonnable et se protéger nous-mêmes que de se dire qu'on ne peut pas outrepasser les limites de cette planète.

On n'a pas de planète B, si par nos comportements collectifs, on met à mal les fondamentaux de la planète, on met à mal nos fondamentaux de vie. On voit dans les sondages, qu'il y a une vraie envie de la population pour autre chose.

On voit que les gens parlent de la nature avec les larmes aux yeux, on voit que les gens parlent de la santé, de l'éducation comme fondamentaux incontournables, on voit que les gens sont demandeurs de plus de solidarité. On sait qu'une partie des transformations de la société sont productives de sens et créactrices d'emplois. Le fait de sortir d'une agriculture industrielle pour revenir à une agriculture paysanne, cela demande des vraies compétences, ça demande de la recherche, ça demande plus de main d'oeuvre que l'agriculture industrielle donc plus d'emplois et c'est la même chose avec les énergie renouvelables, ça demande plus de main d'oeuvre, plus d'intelligence. C'est très positif pour nos sociétés, il ne faut pas voir un changement de modèle économique comme la débâcle, il faut le voir comme une mutation vers quelque chose, qui au fond, va mieux répondre aux aspirations de la population et va moins nous exposer aux risques.

France 3 : A qui s'adresse ce message aux politiques ou aux individus ?

Isabelle Autissier :
Ce message s'adresse à tout le monde parce que j'ai toujours pensé qu'il n'y a pas un ou des responsables, si on est arrivé là, c'est parce que individuellement et collectivement, 

On est tous allés là dedans, on a tous surconsommés mais les entreprises nous y ont largement encouragés mais aussi les collectivités, l'Etat, tout le monde a sa part donc tout le monde a sa part aussi dans le changement. Le changement individuel est très interessant parce qu'il montre à tout le monde que c'est possible et que d'abord, on vit mieux quand on change les choses et quand on est nombreux à changer ça envoie un signal extrêmement puissant au monde politique et au monde économique.

Il faut changer individuellement mais il faut bien sûr que les politiques, les collectivités s'y mettent pour aller vers autre chose, on va jouer ensemble dans la même direction sinon ça ne marchera pas. Il ne faut pas oublier la justice sociale et qu'il y ait des gens qui soient laissés sur le bord du chemin.

Si on ne prend que le PIB commme étalon, on prend de mauvaises décisions. C'est pas la croissance en terme monétaire ou économique qui nous importe, c'est le bien être des sociétés, ce bien être là, il faut le mesurer à l'aune du climat, de la biodiversité, de la qualité de l'air, de l'eau. Au lieu d'avoir un seul driver qui nous a finalement mis dans le mur, il faut réléchir de manière plus globale?

Sur son compte Twitter, WWF France milite pour une agriculture durable.


France 3 : Quel rôle les associations environnementales peuvent-elle jouer ?

Isabelle Autissier :
Le WWF travaille d'arrache pied en ce moment, on ne va pas tarder d'ailleurs à rendre public un certain nombre de propositions extrêment concrètes et techniques d'actions. De fait, il ne faut pas traîner, tous les gouvernements commencent à penser à l'après, il y a mouvement global qu'il faut porter ensemble avec les citoyens, les entreprises, les collectivités.

Dans le flot de centaines de milliards qui vont venir au secours de l'économie et de l'emploi, il faut très vite se poser la question et prioriser et encourager un certain type de développement et d'économie plutôt que de saupoudrer partout pour tout le monde pareil. On peut conditionner l'aide de l'Etat pour dire on va plus aider ceux qui mettent déjà en place ou un projet concret et précis et chiffrés pour mettre en place ce qui va vers des solutions plus durables.

Isabelle Autissier a aussi lancé un message sur le site de WWF France

Notre lueur d’espoir reste que la transition écologique rapide de nos sociétés devrait en ressortir encore plus indispensable. Nous devrons être au rendez-vous,
- Isabelle Autissier, Présidente du WWF France
 

Isabelle Autissier : navigatrice, écrivain et militante pour l'environnement

Course au large
En 1991, Isabelle Autissier termine 7e du BOC Challenge en réalisant l'exploit d'être la première femme à faire un tour du monde en course. En 1994, lors de l'édition suivante, son voilier démâte, il est détruit par une vague au sud de l'Australie.
Elle se lance alors dans la construction d'un nouveau 60 pieds à quille basculante et participe au Vendée Globe 1996-1997, course au cours de laquelle elle est mise hors course suite à son arrêt à Capetown pour réparer un safran endommagé, mais elle repart pour finir ce tour du monde et arriver 4 jours après le vainqueur.
Au cours de ce tour du monde, elle fait demi-tour en pleine tempête pour essayer de retrouver Gerry Roufs, dont la balise Argos avait cessé d'émettre, mais elle n'arrive malheureusement pas à le repérer et finit par reprendre sa route après avoir lutté contre des conditions extrêmes. En 1999, au cours de la course en solitaire autour du Monde Around Alone (ex-Boc Challenge), elle chavire à 25 nœuds et son bateau reste à l'envers. Le skipper italien Giovanni Soldini viendra la sauver.

Ecrivain 
Isabelle Autissier publie en 2009 son premier roman, "Seule la mer s'en souviendra".
En décembre 2009, elle est élue présidente de la branche française du World Wildlife Fund (WWF).
La navifgatrice a aussi animée des émissions de radio sur France Inter.

Sur le même sujet

Les + Lus