Arnaque en ligne : l'escroquerie sentimentale, une pratique bien connue des gendarmes de l'Internet

En recherchant l'amour ou en tuant leur solitude sur Internet et les réseaux sociaux, des milliers de Français sont victimes d'arnaques sentimentales. Un groupe spécialisé de cyber-gendarmes enquête et accompagne ces victimes d'escroqueries le plus souvent silencieuses.

Peu de victimes osent déposer une plainte à la gendarmerie ou au commissariat de police, le plus souvent par peur d'être jugées. Récemment mis en place par le Ministère de l'Intérieur, la plate-forme Thesee permet de déposer une plainte en ligne, et ce, depuis leur domicile. Selon le capitaine Sylvain James, chef du dispositif Thesee (traitement harmonisé des enquêtes et signalements pour les e-escroqueries), "depuis mars 2022 et la création de la plate-forme, plus de 5 000 plaintes ont été déposées". Un chiffre bien en dessous du nombre réel de victimes d'arnaques sentimentales, tout le monde ne connaissant pas l'existence de cette plate-forme.

Le mode opératoire de ces arnaqueurs est bien connu des services de police. "La prise de contact se fait souvent le soir ou la nuit, lorsque la personne a terminé son travail et va naviguer sur Internet, explique le capitaine Sylvain James. Les profils type des victimes sont des personnes en manque d'affection, le plus souvent isolées et seules, qui vont se rendre sur le web pour rencontrer d'autres personnes. Et c'est là, le point de départ : les escrocs se rendent sur Instagram, Facebook, mais aussi sur diverses messageries comme WhatsApp, Messenger ou Telegram".

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"Répondre à cette dépendance affective"

La première étape de ces malfaiteurs est d'anonymiser leur connexion internet, afin de brouiller les pistes des autorités quant à l'origine de ces arnaques. "La plupart utilisent des proxys dans des cybercafés ou la box internet de quelqu'un d'autre. L'utilisation de VPN (réseau virtuel privé - NDLR) est également fréquent", précise le capitaine James. Ensuite, ils se rendent sur Facebook, et ciblent 10, 20 à 30 personnes. Dans ce tas, il y aura forcément des personnes qui vont tomber dans le panneau".

Leur méthodologie est précise et bien ficelée. "Ils ne vont pas perdre de temps avec une potentielle victime qui est un peu réticente ou qui leur donne du fil à retordre. Pour que les personnes croient encore plus en la véracité de leur profil, les escrocs utilisent des jeux de photos ou de vidéos déjà toutes prêtes, voire des acteurs qui vont être payés pour cela. Ils nous arrivent parfois de retrouver les mêmes photos dans plusieurs affaires différentes", dévoile le capitaine Sylvain James.

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Ce fut le cas de Nathalie Gillet avec le dénommé Marin Burcea. De nombreux arnaqueurs usurpent l'identité de cet homme, ancien tireur d'élite et caporal de la Légion française, selon la chaîne de télévision roumaine Antena Sport. De nombreuses photos et vidéos de cet ex-légionnaire sont utilisées par les arnaqueurs. Selon le chef de la plate-forme Thesee, leur travail est "d’appeler, de rester en contact avec la victime, de répondre à cette dépendance affective, afficher de l’empathie, être à l’écoute, parler des problèmes des victimes dans le but, petit à petit, de créer un lien".

La plupart des membres de ces organisations font de ces arnaques sentimentales leur métier.

Capitaine Sylvain James

Chef de la plate-forme Thesee

Rapidement, les questions d'argent arrivent dans la conversation. "Au travers de conversations téléphoniques ou vidéos, l'escroc va toujours parler d'une situation compliquée de son côté : cela peut être hôpital, prison, douane, héritage, autant de scénarios possibles et imaginables. Le lien affectif étant déjà créé, la victime va essayer de l'aider", explique le capitaine James. D'autant plus que les victimes ne rencontrent jamais personne, l'arnaqueur trouvera systématiquement des excuses pour berner la personne. Généralement, les victimes reçoivent un message comme "Je suis trop content de te voir, j'ai tellement hâte de te retrouver", pour au final, ne jamais se rencontrer avec des excuses : "Mes papiers ne sont pas passés".

Il existe plusieurs formes d'auteurs de ces infractions, rapporte le capitaine Sylvain James. "Ce sont, le plus souvent, des organisations criminelles qui sont derrière cela. La plupart des membres de ces organisations font de ces arnaques sentimentales leur métier. Certaines personnes se faisaient enlever en Asie, puis recruter pour travailler dans des fermes, où l’on organise ce type d’escroqueries, donc sous la contrainte. Ces organisations en font un vrai business".

"Jusqu'à 910 000 euros"

Les préjudices pour les victimes sont divers et variés. Cela peut aller d'une vingtaine d'euros sur une carte prépayée à des sommes astronomiques, "jusqu'à 910 000 euros, dévoile le capitaine James. Ce n'est pas rare que des gens se fassent voler au-dessus de 100 000 euros, on en a plusieurs fois par mois, voire toutes les semaines".

Les escrocs peuvent également aller encore plus loin, au-delà de l'arnaque sentimentale, comme l'arnaque financière en ligne. "Ils disent à leur victime : tiens, j'ai un super plan où tu peux faire des placements et tu vas repartir avec des 200, voire 300 % de gains, sur des faux sites d’investissements financiers".

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Les demandes d'argent avec des moyens de paiement comme les cartes de pré-paiement, transferts internationaux ou cryptomonnaie sont le plus souvent sources d'arnaques. Et les conséquences financières pour les victimes peuvent être très lourdes. Il y a moins de trois semaines, la plate-forme Thesee a recueilli une plainte d'une femme ayant perdu plus de 300 000 euros, et qui ne s'était jamais méfiée.

Au niveau pénal, les arnaqueurs, surnommés "brouteurs", risquent sept ans de prison, "pour escroquerie en bande organisée, pour autant qu'il soit jugé et emprisonné en France", précise le capitaine Sylvain James. La principale difficulté que rencontrent les autorités est que ces arnaqueurs vivent à l'étranger, notamment en Afrique de l'Ouest.

Il faut donc passer par des organismes de coopération internationale. "Il est difficile pour les enquêteurs dans leurs investigations d’avoir une quelconque trace. Selon les pays, il existe des disparités. Avec certains, cela peut très vite décourager les magistrats de mener le dossier à bien. Cela va demander du temps, de la ressource, de l’énergie pour un résultat attendu qui n’est pas forcément fiable".