Arnaque en ligne : Qui sont les "brouteurs", spécialistes des arnaques en tout genre sur Internet ?

Originaires d'Afrique de l'Ouest, ces arnaqueurs en ligne sont surnommés des "brouteurs". L'émergence de l'intelligence artificielle pourrait être une nouvelle étape pour ces escrocs du web afin de toucher de plus en plus de potentielles victimes.

L'escroquerie sentimentale représente une petite partie de nombreuses arnaques que peuvent subir les utilisateurs d'Internet et des réseaux sociaux. Selon Nahema Hanafi, professeure d'Histoire à l'université d'Angers et auteure de l'ouvrage "L'Arnaque à la Nigériane : spams, rapports postcoloniaux et banditisme social", les autorités internationales craignent une montée en puissance de la cybercriminalité dans le sud global, et plus particulièrement en Afrique. "La cybercriminalité la plus efficace vient des États-Unis, d'Europe de l'Est, voire de Chine. Mais une peur s'est emparée des autorités dans les pays qui développeraient une culture de l'escroquerie en ligne", comme au Bénin et en Côte d'Ivoire.

Les premières traces de ces arnaques remontent aux années 1970 au Nigeria.

Nahema Hanafi

Professeure d'Histoire à l'université d'Angers et spécialiste des pratiques épistolaires

C'est d'ailleurs de ce même pays, coincé dans le golfe de Guinée, que vient le nom de "brouteur". "Le broutage est l'idée de manger la laine sur le dos du mouton. Souvent, les victimes sont appelées "mougou", c'est-à-dire les pigeons, sur lesquels on va prendre un ascendant et que l'on va arriver à leurrer. Derrière cette notion, il y a vraiment cette idée de profiter de la naïveté de certaines personnes", explique Nahema Hanafi. Le brouteur est le nom donné aux cyberescrocs ivoiriens.

Historiquement, les premiers arnaqueurs à l'amour remontent à un demi-siècle. Nahema Hanfi révèle que "les premières traces que l’on trouve de ces arnaques, datent des années 1970 au Nigeria. Ils ciblaient des personnes riches, venant du monde anglophone comme les États-Unis ou le Royaume-Uni, en utilisant le courrier, puis le fax. Au Nigeria, ils sont appelés les "Yahoo Boys", car ils utilisaient la messagerie Yahoo. Avec l’émergence d’Internet, ils vont beaucoup plus être poursuivis par les autorités politiques, ce qui va les amener à quitter le Nigeria pour fuir la répression et trouver de nouvelles cibles".

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Les escrocs se sont déplacés vers les pays d'Afrique francophones, moins informés de ces pratiques. Ce n'est qu'au début des années 2000 que des Nigérians vont former des jeunes cyberescrocs en Côte d’Ivoire et, plus précisément, à Abidjan.

Un contexte socio-économique particulier

La plupart de ces "brouteurs" sont des jeunes hommes "de 13 à 25 ans, issus d'un milieu populaire, voire très populaire, ayant une maîtrise du français oral et écrit et faisant face à un chômage massif, notamment dans la capitale économique du pays, indique la professeure d'Histoire à l'université d'Angers. Ils vont se rendre dans des cybercafés, car ils n’ont pas les moyens d’avoir leur propre ordinateur ou une connexion internet stable. Dans ces lieux se crée une sociabilité de cybercriminels qui vont se former les uns les autres en se donnant des conseils".

À partir des années 2010, un certain nombre de dispositions législatives pour lutter contre la cybercriminalité sont mises en place en Côte d'Ivoire. Si de nombreux États, comme la France, exercent une forte pression sur les autorités ivoiriennes, ces derniers n’en font pas leur priorité. Selon Nahema Hanfi, "il n’y a pas forcément intérêt à toucher véritablement le cœur d’une pratique qui constitue pour les brouteurs un moyen de subvenir à leurs besoins. Pour leur milieu d’origine, le broutage s’inscrit dans les métiers informels dans lesquels se retrouvent plus de 80 % de la jeune population ivoirienne et abidjanaise. Si les autorités locales luttent de manière trop active contre cela, on met des milliers de personnes dans une difficulté supplémentaire".

L'arrivée de l'intelligence artificielle "presque inévitable"

Comme toute arnaque en ligne, elle se renouvelle sans cesse en fonction des moyens et des outils technologiques à disposition des escrocs. L'arrivée de l'intelligence artificielle pose question, notamment auprès des autorités publiques. "Les supports utilisés pour mettre en place une arnaque vont être grandement facilités par l’utilisation de l’I.A, estime le capitaine Sylvain James. Même si cela existe déjà, on est encore aux prémices. Dans les prochaines années, l’enjeu va être de comprendre comment ils s’y prennent et il va falloir que l’on apprenne comment détecter un contenu généré ou non par l’intelligence artificielle".

L'intelligence artificielle va avoir un impact indéniable.

Nahema Hanafi

Professeure d'Histoire à l'université d'Angers et spécialiste des pratiques épistolaires

Un avis que partage l'historienne Nahema Hanafi, spécialiste des pratiques épistolaires. "L’intelligence artificielle va avoir un impact indéniable sur les pratiques. Les techniques les plus pointues, comme le deepfake (traduction littérale d'hypertrucage — NDLR), ne sont pas encore utilisées par les brouteurs. Il n’y a pas eu de transfert de technologie de ce type-là, pour le moment. Mais je pense qu’il y aura une évolution, c’est presque inévitable".

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Que faire si l'on est victime d'arnaque en ligne ?

Si vous êtes victime d'arnaque amoureuse, ou de n'importe quelle autre type d'arnaque, il est possible de porter plainte directement depuis chez vous, sur le site internet de la plate-forme Thesee. L'intérêt de cette plate-forme en ligne permet à n'importe quelle personne de déposer une plainte sans aucune crainte de jugement. Pour toute personne ayant besoin de conseils, composez le numéro vert Info Escroqueries au 0 805 805 817.