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Interview. Jacqueline Bisset au Festival du film d'Angoulême : Il faut se battre pour un film !

Jacqueline Bisset, hier soir à Angoulême, lors d'une séance spéciale de "La Nuit américaine" de François Truffaut, où elle a rencontré le public angoumoisin. / © Christophe Prachet / FFA
Jacqueline Bisset, hier soir à Angoulême, lors d'une séance spéciale de "La Nuit américaine" de François Truffaut, où elle a rencontré le public angoumoisin. / © Christophe Prachet / FFA

A la veille de l'ouverture du festival du film francophone d'Angoulême, la comédienne Jacqueline Bisset, présidente du Jury cette année, nous a accordés un entretien. Britannique, vivant à Los Angeles, elle est aussi une fervente francophile.

Par Clément Massé

En ce lundi après-midi, Jacqueline Bisset s'excuse du désordre dans la chambre de son hôtel du centre d'Angoulême. Une grande valise noire est refermée avec quelques affaires pliées à côté. Quelques paires de chaussures sont soigneusement alignées dans l'entrée. Rien de très négligé. La comédienne engage la conversation, s'enthousiasme pour la vue sur le jardin et le calme alentour.

Elle nous invite à prendre place sur le canapé gris. Ses magnifiques yeux de chat aux reflets bleus nous regardent, attentifs. La discussion se fera en français, avec quelques mots d'anglais ici ou là.

Entretien, Clément Massé - France 3 Poitou-Charentes

France 3 : Quel genre de présidente du Jury du festival du film francophone d'Angoulême avez-vous envie d'être ?
"Je veux être une présidente juste, équitable, 'fair, you know'. Bien sûr, il y a des genres de films que je n'aime pas, mais même dans ces cas-là, il faut essayer de regarder le travail qui a été fait. J'ai conscience de tout l'amour que l'on met à faire un film, c'est dur de faire un bon film. Je l'ai vu dans des festivals où j'ai été membre du jury, les débats peuvent être passionnés! On peut se battre pour un film, pour qu'il ait un prix. Je me souviens m'être battue pour "Le Quatrième Homme" de Paul Verhoeven (Prix spécial du Jury du festival international du film fantastique d'Avoriaz en 1984). Un film dur, fort, sexuel, et j'ai lutté! Quelqu'un m'a dit que j'aurais fait une bonne avocate! Pourtant, par moment, j'ai eu l'impression que ça allait m'échapper."

France 3 : Allez-vous donner des consignes particulières aux autres membres du jury ?
"Non, je vais regarder les films comme tout le monde. Chacun aura ses vues; je serai ouverte. (...) Je me laisse aller, je suis assez bon public."

Vous êtes plutôt une spectatrice cinéphile ou plutôt une spectatrice de films à grand spectacle ?
"Non, je ne suis pas vraiment une spectatrice de films à grand spectacle, même si "grand spectacle" ça peut vouloir dire plein de choses. Je suis plus pour les films intimistes. J'aime les films politiques, ceux qui parlent des gens simples, j'aime les films avec des sujets humains, j'aime l'humanité. Je veux qu'il y ait un fond, un personnage...
Mon vrai goût, c'est pour le jeu. Il faut qu'il y ait une bonne histoire bien sûr. Tous les styles sont bons, mais je sais que je ne suis pas touchée par les effets spéciaux par exemple. J'ai été élevée avec des contes de fée, j'ai une imagination assez fertile et même si les effets spéciaux sont magnifiques, ça ne m'intéresse pas follement. Je ne me sens pas impliquée. (...) Pareil quand il y a trop de musique, que c'est trop appuyé, que l'on vous dit quoi ressentir dans le film. J'ai tendance à dire qu'il faut laisser les acteurs faire leur travail! Ne mettez pas trop de "cordes"!
Hier quelqu'un parlait de la musique dans "La Nuit américaine" (lors d'une projection spéciale, ndlr) et à quel point elle était parfaite dans le film. La musique portait la narration du film et là, oui, c'est très enthousiasmant."
Jacqueline Bisset avec Dominique Besnehard lors d'une projection spéciale de La Nuit américaine de François Truffaut (1973). / © Christophe Prachet / FFA
Jacqueline Bisset avec Dominique Besnehard lors d'une projection spéciale de La Nuit américaine de François Truffaut (1973). / © Christophe Prachet / FFA
Quel lien conservez-vous avec la cinéphilie francophone ?
J'ai toujours été assez francophone, même si petite, je n'allais pas au cinéma. J'ai commencé à voir des films vers 15-16 ans, des films français, italiens, suédois. Dès que j'ai découvert les actrices comme Jeanne Moreau ou Monica Vitti, j'ai été sidérée. Je ne connaissais pas des femmes comme ça, subversives, pas juste la femme jolie. Quand on est jeune, qu'on n'a pas découvert ça en soi-même, ça marque. (...) Quand j'ai vu Jeanne Moreau dans "La Notte" de Michelangelo Antonioni, j'ai ressenti une telle émotion! Elle marchait dans la rue, on voyait qu'elle n'était pas bien, j'étais fascinée par elle, par son désarroi. Elle était belle mais pas d'une manière typique. Et puis, elle jouait des rôles très différents. On pouvait la voir mettre le feu, jouer au casino. Elle avait cette sensualité intelligeante, provoquante. J'étais vraiment fascinée. C'était une actrice extraordinaire et elle avait cette voix! La voix dit tellement de choses. (...) Voyez, par exemple, il y a un film que je trouve formidable, c'est "Amour" de Michael Haneke. Je le trouve génial, je l'ai vu quatre fois au moins, c'est une histoire d'amour magnifique. Mais parfois je lisais des critiques qui disaient des horreurs. Moi, c'est un film qui m'a beaucoup plus, qui ces dernières années m'a beaucoup marquée. Le jeu, la mise en scène, tout est parfait. J'aimerais travailler avec Haneke. Il n'y a pas beaucoup de rôles comme ça. J'ai eu la chance de travailler avec Jean-Louis Trintignant (qui joue dans "Amour", ndlr) dans "La Femme du dimanche" de Luigi Comencini. Il était un partenaire merveilleux. Il vient d'une famille douée. Sa fille, Marie, était extraordinaire. Nadine Trintignant aussi, c'est une amie à moi. Ce sont des gens qui ont beaucoup en eux, beaucoup à donner. 

Vous avez joué dans des films de François Truffaut, de Claude Chabrol et plus récemment de François Ozon. Quelle place avez-vous trouvé dans le cinéma français ?
"Je ne sais pas. Ca me fait extraordinairement plaisir. Ce n'est pas juste une question de cinéma, c'est aussi le sentiment de faire partie de la France. J'adore la langue, maintenant que je la parle assez bien. La manière de vivre ici, j'aime beaucoup. J'aime les maisons, comme les villes sont arrangées, la campagne, le silence dans cette ville par exemple! C'est mystérieux. Ca a beaucoup à voir avec la qualité de la vie. (...) La place que le cinéma français m'a faite, c'est une place qui m'a enrichie, qui a enrichi ma vie. 

C'est une langue que vous tenez de votre mère, française ?
"Oui, mais c'est une langue que j'ai vraiment apprise avec "La Nuit américaine" (de François Truffaut, ndlr)! Quand j'ai commencé le film, je me suis dit que peut-être j'avais été un peu trop ambitieuse. Je me disais que si (Truffaut) se mettait à changer des mots dans les dialogues, j'étais cuite! Mais j'avais toujours un bon accent; j'avais même un meilleur accent que ma prof de l'époque ce qui l'agaçait beaucoup. C'est quand j'ai eu 28 ou 30 ans que je me suis vraiment mis à bien parler français. J'ai fait deux ans au lycée français, les cours étaient en anglais, j'étais nulle en Français comme toutes les Anglaises. Seule le cours de Philosophie était en français; d'ailleurs je n'y ai pas compris grand chose. Le professeur me disait "Allez vendre des cacahuètes, Mademoiselle Bisset!" parce qu'il me voyait bavarder avec une autre fille qui n'y comprenait rien non plus. On s'interrogeait sur une phrase qu'il venait de dire : "La conscience est toujours conscience de quelque chose" et cette phrase m'avait intriguée et on parlait de ça quand il m'a dit ça. Quel souvenir!

Le lien avec la France est venu plus tard alors ?
Ma mère m'a emmenée en Bretagne à 8 ans. Ca a été "my first taste of cider", le premier goût du cidre, de la soupe aux légumes. Tout était français: un fromage français, un arbre français, un oignon français, c'était comme si on me l'avait emballé avec un beau noeud, je m'enthousiasmais de tout! J'adore la Bretagne. Je suis ensuite allée à Paris à 12 ans et je voyais le mot Brasserie partout et ce mot ressemblait quand même beaucoup au mot soutien-gorge en anglais ("brassiere", ndlr)!! Voilà, ce sont ces souvenirs-là que je garde.
Ma mère aimait beaucoup les livres, les arts, la danse. C'est quelqu'un qui a su semer des graines en moi. Je vivais une vie simple, dans une atmosphère de campagne, on était entourés de livres, je bouquinais beaucoup, les livres d'art, on n'avait pas de télévision et je n'allais pas au cinéma non plus. 

Ce que vous me racontiez au sujet de Jeanne Moreau, vous avez pu échanger avec elle ?
Au festival Premier plan à Angers, oui. Elle répondait aux questions du public et j'étais dans le public. Je lui ai demandée si elle savait d'où venait cette anectode que l'on entend dans La Nuit américaine, de l'actrice que je joue qui réclame du vrai beurre en motte. Elle m'a répondu que c'était d'elle! Que c'était une histoire basée sur quelque chose qu'elle avait vécu. Et là, comme j'étais loin dans le public, je lui ai dit, "c'est Jacqueline Bisset qui vous pose la question". Ca l'a beaucoup amusée. Jeanne Moreau, je l'ai rencontrée pour la première fois sur la plage en Californie, dans la maison de gens que je connaissais. Jeanne portait une robe noire Cardin avec une ouverture intrigante sur le devant bordée d'un liséré gris argenté et elle avait les cheveux humides, la raie au milieu, d'une élégance incroyable! Je me suis dit mais c'est Jeanne Moreau! Et pour la petite histoire, quelques temps après, au moment endroit sur la plage, c'est Ingrid Bergman que je rencontrais les cheveux humides sur le sable! 

Vous êtes établie aux Etats-Unis, à Los Angeles, comment avez-vous vécu le mouvement MeToo ?
"Je l'ai vécu avec ambiguité, parce que je n'ai pas été confrontée directement à ce problème. Je suis arrivée à Hollywood vers 1966, 1967. J'avais lu beaucoup de choses sur la manière de fonctionner de Hollywood et je me disais que ce n'était pas possible, je me disais que ça ne m'arriverait pas, que je ne laisserais jamais une chose pareille m'arriver. J'ai été élevée de manière assez droite, correcte, même assez froide. J'ai eu deux ou trois trucs en Angleterre, avant d'arriver en Amérique. J'ai appris quelques gros mots et, je me suis étonnée en les disant, tout autant que la personne à qui je les ai dits.
Quand j'étais jeune, on me disait que j'étais belle, je n'en étais pas très consciente, et en Californie, avec le beau temps, je m'habillais plus légèrement et je voyais bien que ça suscitait plus de réactions que quand je m'habillais plus sobrement. Dans ma vie émotionnelle, sexuelle, j'avais besoin de compter et je ne voulais pas être utilisée. J'étais déterminée à ne pas l'être. J'avais beaucoup de respect pour les hommes, j'ai eu de bonnes relations avec mon père qui m'a beaucoup parlé. Les hommes m'intéressaient, pas seulement sexuellement, mais intellectuellement. J'ai eu de bons rapports avec des hommes que certains pouvaient décrire comme des brutes. C'était presque systématique. On me disait parfois de faire attention à telle personne que j'allais rencontrer, mais je n'avais pas de problème. Je les traitais avec respect, je n'essayais pas de rentrer en compétition avec eux ou de les séduire.
(...) Je connaissais les soeurs Collins, Jackie et Joan, et Jackie écrivait des livres sur Hollywood. On connaissait les mêmes gens et je lui demandais "mais où trouves-tu toutes ces histoires ?" Elle me disait : "Mais dans la vie!" Et je demandais : "Mais où ?", "Partout", elle me disait. Mais je ne voyais rien. Elle se basait sur des histoires qu'elle connaissait. Elle me disait, on me disait, que j'étais naïve. Je répondais que ça me protégeait, alors. Mais je ne pense pas que ce soit une question de naïveté. J'étais têtue, j'étais allée à Hollywood passer des tests pour ensuite revenir en Angleterre et j'étais prête à rentrer chez moi si ça ne marchait pas pour moi. Je suis arrivée là-bas une petite Anglaise bien éduquée mais aussi très têtue. Ca m'a protégée. J'ai revu des gens qui m'ont connue à mes débuts et ils m'ont dit un jour : "vous savez, c'était difficile avec vous, vous étiez très bien élevée, mais aussi très fragile, comme un papillon." J'étais sous contrat à la Fox et quelqu'un qui y travaillait m'a dit un jour qu'avec moi, il s'était tout de suite réfrené de me proposer d'aller faire des trucs de starlettes comme de paraître à des ouvertures de supermarché. Et ça m'a protégée. (Elle fait une pause). 
Harvey Weinstein a toujours été très correct avec moi. Un peu timide même. (...) Je ne peux rien dire contre lui. (...) Pourtant, j'ai conscience que partout dans le monde, des femmes sont traitées de manière irrespecteuse." 

La discussion se termine. Puis, Jacqueline Bisset reprend la parole et complète :

"Quelque fois, je demandais à un ami de m'attendre à l'extérieur quand j'allais à un rendez-vous avec des producteurs qui avaient mauvaise réputation. J'ai juste dû une ou deux fois sortir un peu vite pour m'échapper, mais c'est tout. J'ai senti ça, oui, mais dans la vie personnelle aussi... Je n'ai pas envie de vivre dans la paranoïa ou dans la froideur. Je crois comprendre les hommes et j'essaie de voir leur opinion et je la compare à mon sentiment. Les femmes sont très fortes. Il faut d'abord apprendre à se sentir égale, et il faut apprendre à se respecter, avoir le respect de soi." 
 

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