Présidentielle : pourquoi des élus craignent de plus en plus un vote impulsif au premier tour

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Après deux années de pandémie, comment les Français.es appréhendent-ils.elles les élections présidentielle et législatives d'avril et juin ? À Ruffec, en Charente, beaucoup disent ne pas avoir le cœur à débattre de politique et estime ne "rien attendre" des élections. Reportage #MaFrance 2022 : SERIE 2/3

En ce mois de janvier, Éric, venu faire son marché aux halles de Ruffec, est de plus en plus convaincu que le jour de l'élection présidentielle, il sera "pêcheur à la ligne". À moins de trois mois du vote des 10 et 24 avril et des législatives des 12 et 19 juin, il se désole de la piètre qualité du débat politique. Il se dit même "dégoûté" par les échanges entre candidats déclarés. 

Je suis dégoûté parce que la gauche n'arrive pas à s'entendre et parce que l'extrême droite est forte.

Éric, habitant de Condac (Charente)

"Je crois que, pour l'une des rares fois de ma vie, effectivement, je serai pêcheur à ligne le jour du second tour. En tout cas, si les candidats que l'on nous prédit au second tour y sont", commente-il, non sans amertume. Puis il constate que "même au premier tour", il n'est pas sûr d'y aller. "Je suis dégoûté car la gauche n'arrive pas à s'entendre et parce que l'extrême droite est puissante !" Les mots sont lâchés.

Ils n'ont toujours pas compris que ça ne servait à rien de multiplier les candidatures ! Ils sortent pourtant toutes et tous de grandes écoles !

Marie-Christine, commerçante

Dans sa boutique d'habillement, Marie-Christine peste elle aussi contre cette gauche qui ne parvient pas à s'unir. "Ils n'ont toujours pas compris que ça ne servait à rien de multiplier les candidatures, que l'on court à la catastrophe ! Ils sortent pourtant toutes et tous de grandes écoles !"

Cette commerçante perçoit "la grogne qui monte". Même si elle refuse de parler politique avec ses clientes, elle sent bel et bien une tension. "Je ne sais pas ce que ça va donner", confie-t-elle. 

Comme elle, Éric prend conscience qu'il n'attend "rien" des prochaines échéances électorales. "C'est malheureux, mais je n'ai vraiment aucune attente."

"Juste l'impression de subir"

Un peu plus loin sur le marché du mercredi, deux vendeuses ont elles aussi des choses à dire sur les élections qui approchent. L'une a 49 ans, l'autre 23. Deux générations différentes, mais deux déçues de la politique. "C'est le ras-le bol général, je n'attends vraiment plus rien de la politique. J'ai juste l'impression de subir !", lance la plus âgée.

Depuis des années, ma voix de femme ne compte pas.

Une commerçante des halles de Ruffec (Charente)

L'idée que leur parole ne compte pas revient à plusieurs reprises dans la discussion. "Depuis des années, ma voix de femme n'est pas écoutée", poursuit l'aînée dont les parents ont longtemps milité au PCF. "J'irai voter, concède-elle. Mais par dépit. J'aurai fait mon devoir de citoyenne. En tant que femme, c'est encore plus important. Car on est loin de l'égalité hommes-femmes. Pas que dans les salaires, mais aussi dans la considération."

À ses côtés, sa collègue qui aurait l'âge d'être sa fille soumet l'idée que "la prise en compte du vote blanc et la mise en place du référendum d'initiative citoyenne" l'inciteraient clairement à prendre part aux débats de la cité. "Je me sentirais plus considérée en tant que personne. Au Parlement, le député vote selon son idée, pas selon celle de sa circonscription."

Toutes les deux observent les allers et venues peu nombreuses sur le marché. "C'est mercredi, il y a moins de monde que le samedi. On est en milieu de mois, mais surtout, on est après Noël et les différés de paiements des cadeaux sont tombés. Donc il n'y a plus personne."

Le Covid occupe les esprits

Dans son bureau de l'hôtel de ville tout proche, le maire, Thierry Bastier (centre-droit) sent ses administrés "dubitatifs""Le Covid reste très présent à l'esprit des gens."

Le peu d'engouement manifesté jusqu'à présent par les Ruffécois sur les enjeux de la présidentielle et des législatives ne l'étonne pas tant que ça. "On est à moins de trois mois de l'élection présidentielle et les candidats ne sont pas tous déclarés. Ou à peine. Comment voulez-vous que les gens aient envie de voter ?"

Au premier tour, certains me disent qu'ils vont voter à l'opposé de leurs convictions. Mais il faut faire très attention, ça a des conséquences qui pourraient s'étaler sur cinq ans !

Thierry Bastier, maire centre-droit de Ruffec (Charente)

Mais surtout, certains font "le buzz avec un rien". Il poursuit : "Zemmour et son doigt d'honneur, sa position vis à vis du handicap ! Ça donne une image peu glorieuse, bien peu exemplaire", estime-t-il. 

Le peu d'engouement de ses administrés pour la politique actuelle, Thierry Bastier s'en préoccupe. Mais il s'inquiète surtout de la colère qui sourde. "Ma crainte, c'est qu'en avril, on ait un vote impulsif. Au premier tour, certains me disent qu'ils vont voter à l'opposé de leurs convictions. Mais il faut faire très attention, ça a des conséquences qui pourraient s'étaler sur cinq ans ! C'est comme sur les réseaux sociaux, c'est facile de 'liker' un truc. C'est plus dur de poster quelque chose de constructif. Certains ne mesurent pas la portée de leur geste !" 

Déconnecter

Un clic comme pour tout envoyer valser ? Dans sa librairie, Pauline Fouillet voit arriver de plus en plus de clients qui "ont juste envie de se vider la tête", à la recherche d'évasions par le roman. Chez elle, pas de rayon politique. "Je n'en veux pas, les gens s'énervent !", raconte-elle. "Je n'avais pas le livre de Zemmour, je me suis fait engueuler." Comme pour tous les autres candidats, les livres traitant de politique restent accessibles sur commande. "On m'a demandé ceux de Sarkozy et de Mélenchon aussi", note-elle avant d'ajouter qu'à chaque fois cela correspondait à seulement quelques exemplaires. À l'heure actuelle, sa clientèle se réfugie derrière les valeurs sûres : les grandes sagas. 

Si la lecture reste un moyen de "déconnecter", elle constate aussi que "les gens partent en week-end ; il se cassent !" Et elle s'inquiète de les voir "se replie[r] sur eux-mêmes". 

Elle non plus n'attend "rien" de la prochaine élection présidentielle. "C'est toujours pareil. Rien ne change. Aucun candidat ne semble dans la réalité. Même s'ils connaissent le prix de la baguette, ils ne vont jamais l'acheter. Ils ne se rendent pas compte de la réalité." 

"Tout le monde en a marre, note la libraire. Les gens ne se préoccupent pas de la présidentielle. Ils sont encore dans le Covid !"