L'après coronavirus : Entretien croisé avec l'herboriste Thierry Thévenin et le paysagiste Gilles Clément

Gilles Clément dans son jardin en Creuse / © Isabelle Rio - France 3 Limousin
Gilles Clément dans son jardin en Creuse / © Isabelle Rio - France 3 Limousin

Ce sont deux Creusois très connus au niveau national, voire international, et ils ont une vision non consensuelle de la période que nous vivons actuellement. Une vision très critique vis-à-vis des mesures gouvernementales et, en même temps, pleine d'espoir pour le monde de demain.
 

Par Nicolas Chigot et Eric Muller

Dans une tribune originellement destinée au journal le Monde, le paysagiste Gilles Clément expose une vision très critique de l'organisation du confinement en France qu'il assimile à une stratégie de la peur. Une stratégie qui permettrait au gouvernement de maintenir le peuple dans une forme de soumission pour qu'un modèle alternatif, l'économie de la "non dépense", n'émerge surtout pas. Confiné dans sa maison du sud-est de la Creuse, près de Mérinchal, l'herboriste Thierry Thévenin a partagé cette tribune qui est devenue par la suite virale sur les réseaux sociaux.

Pourquoi cette vision si critique du confinement ?

Gilles Clément : "Mon idée n'est évidemment pas de dire qu'il faut refuser les masques ou les gestes barrières, mais je pointe le fait que ces injonctions masquent l'abandon des services publics, le naufrage des hôpitaux. Si le système de santé était en bon état nous n'aurions pas eu besoin de tout ça. En tant qu'enseignant, je ressens que de plus en plus de gens souhaitent l'émergence d'un autre modèle de société. Une préoccupation qui n'est plus seulement l'apanage de ceux qui ont eu le privilège d'avoir un enseignement mais touche désormais tout le monde. Mais les puissants de ce monde ne veulent pas voir émerger d'autre modèle. J'en ai fait l'expérience à Notre-Dame des Landes. Ceux qui ont essayé de développer autre chose se sont fait charger par des CRS".

Thierry Thévenin : "Le confinement, c'est très symbolique : ça revient à figer les choses pour que rien ne change. On bloque tout et on ne fait surtout pas confiance aux gens. On ne les autonomise pas, on ne croit pas en leur bon sens. J'ai l'impression que nous sommes revenus au Moyen-âge. On va développer une application pour marquer les malades comme les pestiférés à l'époque. En France, nous sommes les grands spécialistes des grandes lois coercitives qui poussent ensuite les gens à tricher pour conserver leur liberté. En Suède, il y a un comportement différent des autorités. On fait confiance aux gens. Pendant le week-end de Pâques, il n'y a d'ailleurs pas eu dans ce pays de mouvements intempestifs. Les gens savent se responsabiliser quand on leur explique. Mais il y a en France un manque de bienveillance."

Le Président a annoncé l'émergence d'un nouveau monde à l'issue de cette crise. Qu'en pensez-vous ?

Gilles Clément : "Je n'y crois pas trop. Emmanuel Macron est malin et intelligent, c'est un stratège, il sait ce qu'il faut dire. En fait, je pense qu'il va vouloir repartir exactement comme avant, il va redistribuer les cartes mais à son avantage. S'il avait vraiment changé ses principes et s'il se lançait dans un vrai projet politique je serais agréablement surpris".

Thierry Thévenin : "Ce qui n'incite pas à l'optimisme, c'est que parmi les premières mesures annoncées : c'est l'automobile et l'aviation qui vont être aidées à coup de milliards alors que ce sont précisément ces domaines dont il faudrait progressivement baisser le poids. "

Quelle forme devrait prendre selon vous le monde d'après crise ?

Gilles Clément : "Le monde d'après doit se développer sur une augmentation de la connaissance, de la compréhension et de l'intelligibilité. Il faut expliquer les choses. Quand on comprend, tout le monde peut être intelligent. On pourra donc faire prendre conscience aux gens qu'un certain nombre de leurs actions ont des conséquences très néfastes. Plutôt que de relancer l'automobile et l'aviation, il faudrait réorienter les ouvriers vers d'autres buts plutôt que de produire des SUV qui sont dangereux et ne servent à rien. Avec cette crise on voit qu'on peut tout d'un coup dégager des milliards d'euros. S'en servir pour bâtir un nouveau modèle est donc possible. C'est un bond dans l'inconnu mais c'est pragmatique et ça prend en compte la possibilité de faire les choses en accord avec la nature. C'est plus rassurant qu'une vision technocratique d'un monde globalisé qui nous emmène droit dans le mur."

Thierry Thévenin : "On ne peut pas continuer à avoir des élites autant déconnectées qui basent leurs décisions sur des analyses purement scientifiques ou des statistiques. L'humanité ne peut pas se réduire à ça. L'ultra-sécurité fait qu'à un moment on ne peut plus vivre. C'est une négation de tout ce qui fait de nous des humains. On ne pourra pas indéfiniment se passer d'embrassades, de danses et même des postillons qui font aussi la richesse de la vie. Si on veut être en bonne santé, il faut que le monde aussi soit en bonne santé."
 
Thierry Thévenin
Thierry Thévenin


Qu'est-ce qui ressortira quand même de positif de cette crise ?

Gilles Clément : "La relocalisation des citadins à la campagne. C'est la redécouverte de ce qu'il y a de plus urgent et d'essentiel. Pour certains, leur jardin est transformé en potager. Ce qui serait intéressant, c'est le retour de jeunes pour travailler dans une agriculture locale et bio. On l'a vu avec la crise il y a un travail énorme à faire sur le sujet."

Thierry Thévenin : " Je suis également de ceux qui se sont réjouis de l'arrivée des Parisiens. C'est un signe encourageant. La surcharge des métropoles ne nous mènera nulle part. Pour ceux qui souhaiteraient s'y installer, par contre, il ne va pas falloir qu'ils exigent des aéroports ou un TGV pour transformer la compagne en une immense ville".

Gilles Clément : "Ce qui restera a minima positif, c'est la prise de conscience de l'utilité des services publics. Tous ceux qui croyaient que la vérité c'était les privatisations et tout le fric dans les poches des actionnaires ont pris une grande claque. La destruction des services publics ça revient à se retrouver dans la situation des Etats-Unis, alors qu'il faut qu'on arrête de toujours copier leurs stupidités. Pour l'hôpital et la santé, les soignants tiraient la sonnette d'alarme et ils ont eu raison. Si le gouvernement ne prend pas ça en considération, il s'exposera à une réponse beaucoup plus violente que quelques gilets jaunes sur des ronds-points".

Pour conclure est-ce que vous êtes optimistes pour l'avenir ?

Gilles Clément : "Plutôt oui, le système actuel mondialisé a pris une grande claque. Ce n'est pas la première crise que le monde affronte, mais celle-ci a été engendrée et touche particulièrement le système économique. On est dans l'obligation de changer et j'espère qu'on va aller vers quelque chose de mieux."

Thierry Thévenin : "Nous sommes à la croisée des chemins. Il y a une lutte entre ceux qui veulent que ça change et les autres. Hors des grands médias, sur les réseaux sociaux, on sent que ce besoin s'exprime. Il y a une fenêtre qui s'ouvre. Mais je ne sais pas si je suis optimiste, je ne sais pas qui va l'emporter."

A lire aussi cet entretien de Gilles Clément
 

Ultime coup de gueule de l'herboriste et auteur creusois, Porte Parole du Syndicat SIMPLES et Président de la Féd. Française des paysan.ne.s-herboristes : le mépris du monde scientifique français vis-à-vis des plantes pour trouver un remède au Covid-19

"En tant qu'herboriste, ça me désole. On a un système idéologique qui ne réfléchit qu'avec les molécules de synthèse. Pourtant dans beaucoup d'autres pays on étudie aussi les plantes pour trouver un remède curatif ou préventif. C'est le cas en Chine, en Inde, à Madagascar et même en Allemagne. Mais en France non, dès qu'on parle plante on est soit un charlatan adepte des remèdes de grand-mère, soit on est dangereux… Là aussi, il faudrait un changement de paradigme et qu'on sorte de la pensée unique. Il y a notamment une plante intéressante l'Artemisia annua (utiles contre les parasites de genre plasmodium qui sont les agents du paludisme) mais en France on ne l'étudie pas."
 

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