Coronavirus : à Aubusson et Felletin, les lissiers toujours sur le métier

Dans cet atelier d'Aubusson, l'activité se poursuit malgré le confinement. / © Cloé Paty
Dans cet atelier d'Aubusson, l'activité se poursuit malgré le confinement. / © Cloé Paty

Métier solitaire par excellence, lissiers et lissières continuent d’œuvrer en temps de crise, mais avec beaucoup d’incertitudes sur l’avenir de la tapisserie à l’issue de l’épidémie.

Par Nicolas Chigot

"J’ai pris la décision de me confiner à l’atelier, j’y ai emménagé avec mes filles" confie Aurélie, des Just’Lissères d’Aubusson. Ses deux collègues ont adopté des stratégies aussi, Cloé travaille à mi-temps pour s’occuper de son enfant et vient trois jours par semaine. Marion la troisième est la seule à télé-travailler. En emmenant chez elle un métier à tisser miniature ? Non ! En faisant le travail de couture pour la dernière tapisserie tombée du métier. "Le travail est forcément ralenti puisqu’il faut faire le suivi pédagogique des enfant, mais ça avance quand même". Deux tapisseries sont actuellement sur le métier : une commande de la cité de la tapisserie et une commande d’artiste.

Cent fois sur le métier...

Les trois lissières, installées depuis près de deux ans, sont en auto-entreprise. "C’est tout de suite plus précaire, il faut continuer à travailler". Heureusement il y a du travail jusqu’en juin en espérant que le confinement n’aille pas au-delà. C’est trop angoissant d’envisager la suite. A chaque jour suffit sa peine !"

S’il y en a une qui n’est pas perturbée c’est Nadia Petkovic, plutôt joviale et toute contente de pouvoir faire un brin de conversation, même téléphonique. "Je suis toute seule chez moi et en fait ça ne change rien. Je me rends compte que je mène tout au long de l’année une vie confinée en fait. J’écoute la radio et le témoignage de personnes confinées, très proche de ce que je vis quotidiennement". Actuellement elle travaille sur une grande tapisserie, commande de la cité. 

Un an et demi de travail ! Il ne reste plus qu’un ou deux mois."J’ai de la chance d’être tombée à ce moment-là du processus !". Elle est totalement autonome avec tout le matériel et le réassort qu’il lui faut ; pas besoin de sortir.
"En fait, on a une temporalité totalement différente, on est sur du temps long, en dehors de la frénésie habituelle, c’est peut-être pour ça que ça nous touche moins. On était déjà façonnés par notre travail pour résister à un cet épisode", conclut-elle.
Nadia Petkovic devant son tissage en cours : "Le feu du ciel" de Marc Petit commande de la cité de la tapisserie. / © Léia Bourdon
Nadia Petkovic devant son tissage en cours : "Le feu du ciel" de Marc Petit commande de la cité de la tapisserie. / © Léia Bourdon


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Patrick Guillot, lui aussi prend son mal en patience. "Je n’avais pas de tapisserie sur le métier actuellement, j’en profite donc pour faire mes papiers, tout ce que je n’ai pas le temps de faire normalement". Ce qui l’inquiète le plus, c’est de se poser la question du redémarrage.

"Les gens vont remettre du temps à circuler et à consommer normalement, surtout ce que nous produisons. Pour acheter une tapisserie, il faut être bien dans sa tête. On n’achète pas ça comme une baguette de pain. Mais bon, par expérience, je peux vous dire que la tapisserie a connu des hauts et des bas. Je me suis expatrié 10 ans en Chine dans les années 90 parce que ça ne fonctionnait plus du tout.  A la fin de la seconde guerre mondiale tout était à l’arrêt et il a fallu un Jean Lurçat pour que tout redémarre. J’espère que ça ira plus vite cette fois, il faut rester optimiste."

Atmosphère un tout petit peu moins zen dans cet autre atelier de Felletin dont le propriétaire a accepté de témoigner anonymement. Ici deux salariés travaillent et cela rend l’organisation tout de suite plus compliquée pour ne pas risquer les contaminations. Actuellement il y a une tapisserie en cours de tissage et une en préparation. "Il a fallu s’organiser pour que les salariés travaillent en horaire décalé, un le matin, l’autre l’après-midi pour prendre les mesures de sécurités. Le souci c’est qu’on n’a aucun accompagnement. Il n’y plus de temps plein et le complément n’est pas pris en charge il n’y a pas d’activité partielle.

Le problème des fournisseurs se pose également pour cet atelier. La teinturerie Terrade a fermé. Et les commandes de laine tardent à arriver. "Quand les commandes arriveront et que nous pourrons mettre en route la deuxième tapisserie avec un salarié par métier ça ira mieux." Conclut le propriétaire.
 

Etre prêt au moment de la reprise


Dans les ateliers Pinton la même question s’est posée. Certaines grandes tapisseries nécessitent normalement de s’y atteler à deux. Pas facile dans ce contexte. Toute la manufacture s’est donc réorganisée pour faire face aux exigences de sécurité." La pièce de démonstration est évidemment fermée. Tous ceux qui peuvent télé travailler sont chez eux. Dans les ateliers, il y a du gel et lavage de main obligatoire toutes les 30 min et il n’y a personne à moins d’un mètre cinquante de son voisin", précise Lucas Pinton le propriétaire.

Actuellement 8 tapisseries sont en cours de tissage. "On peut travailler encore un an facile. Côté tapis le cycle est plus court on a encore un mois de travail. Le souci c’est que les commandes se tarissent sérieusement." La stratégie de l’entreprise qui compte 45 salariés c’est de continuer un maximum à travailler pour être prêt au moment de la reprise.

A la cité de la tapisserie, Bruno Ythier, se sent un peu seul. Le site est fermé mais l’équipe de direction vient une fois par semaine. Sinon c’est télé-travail. Avec notamment une mission très importante : réceptionner le courrier et les factures et veiller à ce que les gens soient payés. "Les restaurateurs d’art, les artisans, les lissiers. Dès que c’est possible les acomptes sont réglés pour maintenir à flot le secteur", précise le conservateur. L’impact économique de la crise commence à susciter l’inquiétude. Il ne faudrait pas que le dynamisme insufflé à Aubusson par la création de la cité retombe à la (dé)faveur de cette pandémie.
 

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