Témoignage. "Je viens travailler avec la boule au ventre" : ce médecin congolais espère une régularisation

Publié le Écrit par Nassuf Djailani

Régulariser les médecins étrangers, un vœu du président de la République chaudement accueilli en Limousin. L'annonce a été faite mardi 18 janvier lors de sa conférence presse et dans le but de lutter contre les déserts médicaux. Ces médecins étrangers sont plus de 13 000 en France. Rencontre avec l’un d’entre eux en Creuse qui attend d’être régularisé.

Le Limousin est au coeur de la problématique des déserts médicaux. La régularisation de ces professionnels serait-elle une solution ? « Ce coup d’accélération que veut donner le président Macron est une bonne chose, mais il faut que cela se fasse dans le respect des règles », tempère le docteur Jean-Marie Chaumeil, président du conseil de l’ordre de Corrèze. Pourquoi cette réserve de la part du conseil de l’ordre ? Tout simplement, parce que l’exercice de la profession de médecin étranger en France est très réglementé. Les médecins étrangers, qu’ils soient de l’Union européenne ou pas, doivent passer un concours appelé EVC (épreuves de vérification des connaissances). Un concours très sélectif pour évaluer leur qualification, avec environ 20% de réussite. C'est la seule voie pour accéder au plein exercice du métier de médecin en France.

Les médecins étrangers sont plus nombreux en milieu hospitalier, remarque le président du conseil de l’ordre de Corrèze, parce que là-bas, ils « peuvent exercer même s’ils n’ont pas été reçus au concours. Ils sont sous l’autorité d’un chef de service, qui encadre leur travail ». Ils sont davantage sollicités, ils sont aussi plus précaires, et ils touchent 1920 euros bruts, c’est-à-dire 1500 euros net par mois. En 2023, ils sont 82 en Haute-Vienne, 51 en Creuse et 94 en Corrèze.

Le statut de stagiaire associé dure deux ans. Au bout de ces deux années, si le médecin étranger n’est pas reçu au concours, son contrat n’est pas renouvelé. Son titre de séjour non plus, et il est invité à quitter le territoire. Raison pour laquelle l’association des médecins étrangers organise une marche à Paris, ce 18 janvier, devant le ministère de la Santé pour plaider leur cause.

Le choix de la zone rurale 

À l'hôpital d'Aubusson, en Creuse, le docteur Jacques Mavova termine ce jour-là vingt-quatre heures de garde. Il a un doctorat en médecine de l’université de Kinshasa. Il a été recruté comme stagiaire associé à l’hôpital d’Aubusson en juin 2022. Il a eu 10/20 au dernier concours qu'il a passé, alors qu’il faut avoir au moins 14… Il travaille en France dans une forme de précarité.

Jacques Mavova est arrivé en France après avoir été longtemps médecin dans son pays, le Congo. "J’étais docteur en médecine générale au Congo, j’ai eu mon diplôme de médecine en 2013-2014 à Kinshasa, et j’ai exercé là-bas, jusqu’en 2022". Il a fait le choix de venir pour compléter sa formation : la physiopathologie appliquée à l’anesthésie et réanimation à l’université de Caen Normandie. "C'est là que j’ai appris que l’hôpital d’Aubusson cherchait un médecin. J’ai postulé, j’ai eu les entretiens et j’ai pu intégrer l’hôpital en juin 2022. J’ai choisi la zone rurale, car je m’y sens plus à l’aise", raconte-t-il.

En tant que stagiaire associé à l’hôpital d’Aubusson, son contrat signé en juin 2022 se termine donc en juin 2024 ; "le titre de séjour normalement cesse à ce moment-là, et je m’interroge sur la suite. Je suis inquiet, angoissé. Je rentre d’une garde de 24h aux urgences, et travailler dans ces conditions peut conduire à faire des erreurs, parce qu’on n’est pas serein, on pense en permanence au concours, à la fin du titre de séjour si on ne l’a pas. On n’est pas serein".

 

Situation familiale complexe

Le docteur Mavova a laissé une famille au pays, sa femme et ses trois enfants à Kinshasa, il ne les a pas vus depuis un an et sept mois. « Le statut que j’ai ne me permet pas de les faire venir en France, un titre de séjour de six mois renouvelable, une précarité qui n’a pas de nom », confie-t-il, désespéré.

En France, il a obtenu un diplôme interuniversitaire de médecine d’urgence vitale à l’université de Dijon et Besançon, validé en 2023. Il poursuit une autre formation en capacité de médecine de catastrophe à l’université de Toulouse. Il complète, par ailleurs, une formation en traumatologie des urgentistes à l’université de Grenoble durant l’année 2023-2024. Pour un salaire de 1500 euros  (1920 bruts). "L’essentiel, c'est de payer les frais de scolarité de mes enfants, le loyer ; sur les 1500 euros par mois, j'envoie 1000 euros à ma famille, à la fin du mois, il ne me reste plus rien. Une précarité que je subis", détaille le médecin qui ne veut pas donner l'impression de se plaindre.

 

"Nous sommes plusieurs à vivre cette situation"

 "J’ai le souvenir d’un autre collègue, d’origine congolaise qui a travaillé avec nous au SSR d’Aubusson, qui a totalisé deux ans, l’hôpital ne peut pas renouveler son contrat ; il se retrouve sans papiers, sans logement, sans travail. Comme s’il était quelqu’un qui n’a pas étudié. Imaginez votre médecin qui vous a soigné pendant deux ans et tout d’un coup, il se retrouve sans domicile fixe, à errer dans les rues de la ville. Si rien ne change, en juin, je serai peut-être dans la même situation", s'exaspère-t-il.

"Le rythme de travail est fatiguant", confie le docteur Mavova. "Le SMR où je travaille, c’est un service de vingt-sept lits, avec beaucoup de personnes âgées, donc beaucoup de responsabilités, et on n’a pas le droit à l’erreur, parce que les familles sont de plus en plus procédurières. Il faut être frais, disponible, calme, il faut recevoir les familles, répondre au téléphone, organiser les sorties et les entrées des patients, ce sont des journées bien remplies", détaille le médecin. "L’angoisse du titre de séjour qui va se terminer, ne permet pas de me concentrer au travail" prévient le médecin qui évoque aussi les conditions de travail difficiles dans le monde de la santé, sujet évoqué de nombreuses fois ces dernières semaines en Limousin. "Nous travaillons dans un service d’urgence où on fait aussi de l’administration, on doit gérer aussi des problèmes sociaux, liés au maintien à domicile qui est devenu difficile, avec des personnes âgées qui ne peuvent plus rester à la maison et qui se retrouvent aux urgences et on doit les gérer. Les EHPAD sont pleins, les centres d’hébergement d’urgences sont saturés, et ce sont des problèmes quotidiens de nos services. Donc, il faut que l’État régularise notre situation", insiste le médecin.

"Ma femme est malade au Congo, en cardiologie, avec des soins précaires là-bas, je ne suis pas serein. Si elle était hospitalisée en France, j’aurais pu m’occuper d’elle et être plus serein dans mon travail. J’implore la ministre de la Santé pour qu’elle fasse quelque chose, car on a choisi la France comme pays de travail. On sert la France, qu’ils nous donnent cette opportunité de continuer", conclut le docteur Mavova.

Reste à savoir si le cri de détresse du docteur Mavova et de ses confrères en attente de régularisation sera entendu.

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