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Ce fut l'accident de la circulation le plus mortel en France depuis 34 ans. Le 23 octobre 2015, 43 personnes ont perdu la vie sur la route départementale 17 à hauteur de Puisseguin en Gironde. A quelques kilomètres de là, le village de Petit-Palais, d'où est originaire la majorité des victimes, est décimé. 
Un an après, où en est l'enquête sur cette collision entre un autocar et un poids-lourd ? Pourquoi se sont-ils embrasés aussi vite ? Les expertises n'ont toujours pas levé certaines zones d'ombre.  

© AFP
© AFP

 

Le rappel des faits

L’accident s’est produit le 23 octobre 2015 peu avant 7h30 le matin sur la D17, dans un virage à moins d’un kilomètre du village de Puisseguin.

Le car de tourisme n’a pu éviter le camion qui avait dévié de sa trajectoire et s’était retrouvé avec sa semi-remorque en portefeuille, laissant au passage des traces de freinage sur la chaussée. Selon les rescapés, le choc entre les deux véhicules n’auraient pas été particulièrement violent.

Ce qui a été fatal à 43 personnes c’est l’embrasement rapide du camion et du car. Si bien qu’à leur arrivée, les secours ont été impuissants face à la puissance des flammes.


Huit personnes seulement ont réussi à s’extraire à temps du car. Sept y sont parvenues en sortant par les portes ouvertes par le chauffeur, une autre a pu briser une vitre et se défenestrer. 

On ne dénombre que huit rescapés

Les victimes de cet accident sont donc les 41 autres passagers du car ainsi que le chauffeur du camion et son fils âgé de 3 ans.
L’accident du Puisseguin est le plus meurtrier en France depuis celui de Beaune (Côte-d’Or) en 1982, dans lequel avaient péri 53 personnes, essentiellement des enfants.
Puisseguin : le rappel des faits
1 an après le terrible accident de Puisseguin qui a fait 43 morts, retour sur les circonstances de ce drame. Intervient dans ce reportage : Lieutenant colonel Olivier Chavatte, Commandant des opérations de secours pour la Gironde - Elise Galand et Sarah Paulin

 

Le Profil des victimes

Dans le car, presque toutes les personnes présentes étaient membres du club du 3e âge de Petit-Palais.

Ils se rendaient à Arzacq-Arraziguet, dans le Béarn, pour visiter la Maison du jambon de Bayonne, une excursion prévue sur la journée.
Parmi les passagers décédés on compte 40 personnes appartenant au club mais aussi une animatrice de 28 ans qui accompagnait le groupe.

Quant au conducteur du camion il était âgé de 31 ans. Accompagné de son fils de 3 ans, il était venu livrer du bois et repartait au siège de l’entreprise familiale pour laquelle il travaillait et qui est située dans l’Orne. Tous les deux sont aussi décédés.

accident Puisseguin

 

Le point sur l'enquête

Information judiciaire : une seule certitude, ce sera long

Une fois les corps des 43 victimes rendus aux familles, le parquet de Libourne a ouvert le 16 novembre 2015 une information judiciaire contre X des chefs d’ « homicides et blessures involontaires ».

Presque un an après, tous s’accordent à dire que l’instruction sera longue, au moins trois années seront nécessaires pour faire la lumière sur ce drame, et savoir si des responsabilités pénales peuvent être établies.

On est sur un processus qui est difficile, long et douloureux pour les familles. Mais cela est nécessaire pour trouver les causes exactes de ce qui s’est passé à Puisseguin le 23 octobre 2015 et aussi, et éventuellement, si cela est nécessaire imputer une responsabilité pénale à une personne physique ou morale 

explique Christophe Auger, procureur de la République de Libourne.

A titre d’exemple, l’incendie du tunnel du Mont-Blanc (qui avait fait 39 victimes) était survenu le 24 mars 1999. Le procès en première instance n’avait débuté qu’en janvier 2005.

« Les instructions dans les accidents collectifs sont des instructions longues. Quand on a des références comme ce qui s’est passé pour l’accident du tunnel du Mont-Blanc (…), ce sont des instructions qui ne sont pas inférieures à trois ans. Le tunnel du Mont-Blanc ça a duré plus de cinq ans » précise Christophe Auger.

L'enquête sur l'accident de Puisseguin
Un an après le drame, où en est l'enquête sur l'accident de Puisseguin qui a couté la vie à 43 personnes le 23 octobre 2015.  - Candice Olivari et Sylvie Tuscq-Mounet

 

Calendrier : la première phase s'achève

En cette fin octobre, on se situe à la fin de la première phase des expertises et de la notification de ces expertises aux différentes parties civiles. Reste une seule expertise à être rendue, celle concernant les matériaux inflammables.
Elle devrait être remise fin octobre ou début novembre.

La deuxième phase de l’instruction va donc bientôt pouvoir commencer. Le magistrat instructeur va analyser les demandes faites par les parties civiles (nouvelles expertises, compléments d’expertises ou contre-expertises). Et d’ici la fin de l’année ou début 2017, il pourra lancer à la fois une commission rogatoire et orienter ses investigations sur quelques points techniques et juridiques.
On aura alors (au mieux avant l’été 2017) les résultats d’une deuxième série d’expertises à priori plus ciblées et plus approfondies.

Commencera alors la troisième phase de cette information judiciaire. Elle sera cruciale car c’est elle qui permettra, ou non, de mettre de côté l’hypothèse d’un non-lieu.
Il s’agira, sur la base de ces nouvelles expertises, de voir s’il est possible d’imputer une responsabilité pénale (directe ou indirecte) sur une personne physique ou morale.
© Jérôme Groisard /MI-SG-DICOM
© Jérôme Groisard /MI-SG-DICOM

 

Aujourd'hui, presque toujours autant de questions

Un an après le drame, beaucoup de questions restent en suspens. Les familles des victimes trouvent le temps long et beaucoup de leurs interrogations restent pour l’instant sans réponses. Régulièrement des réunions sont organisées avec le sous-préfet et le procureur de République de Libourne pour les tenir au courant des avancées de l’enquête. La dernière a eu lieu mercredi 12 octobre.

C’est toujours les mêmes questions. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Pourquoi Cyril n’a pas pu sortir du camion ? Les autres personnes c’est pareil, tellement ça s’est embrasé vite… Pourquoi ils n’ont pas pu sortir du car ? 

s’interroge Stéphanie Besnard, qui a perdu son fils et son mari, le conducteur du camion.

Sur les causes de l’accident on sait depuis le début que le camion s’est déporté dans le virage et que sa remorque s’est mise en portefeuille avant qu’il ne vienne percuter le car.
© MaxPPP
© MaxPPP

Depuis un an plusieurs expertises ont été menées, avec parfois des conclusions différentes.
Les deux derniers rapports, remis il y a quelques jours, mettraient en avant l’ « usure » de la chaussée, des « défauts  d’orniérages importants au niveau des passages de roues des véhicules (bandes de roulement) »,  mais aussi une semi-remorque présentant de « nombreux désordres affectant le fonctionnement de son système de freinage ».

Pour le procureur de la République de Libourne, cette défaillance du système de freinage ne peut, à ce stade de l’enquête être considérée comme la cause de l’accident.
« Il faut analyser l’ensemble des causes dans lequel il y a effectivement peut-être un problème de défaillance du système de freinage au niveau soit de la conception soit de l’entretien, mais c’est une partie seulement de l’accident de Puisseguin (…). Il est fait état d’un problème par rapport au freinage, mais ce n’est pas le seul élément. Il faut le prendre dans sa globalité et le lier bien évidemment à la vitesse du camion par rapport à la vitesse du bus et du choc ».

Parmi les causes du drame pourrait bien en effet figurer la vitesse inadaptée du  camion même s’il roulait en dessous des 90km/h autorisés.

Cette vitesse excessive a provoqué le départ progressif de l’ensemble routier dans la voie de circulation inverse où circulait l’autocar  

peut-on lire sur le dernier rapport d’expertise.
Les compteurs de vitesse ayant brûlé, l’allure a été évaluée à partir de reconstitutions en 3D de l’accident.

Sur l’origine de l’incendie, là aussi les expertises ne parlent pas d’une même voix. Le rôle du réservoir additionnel du camion ne semble pas, à ce stade, faire l’unanimité.
L’un des experts émet d’ailleurs des « réserves en l’absence de mesures complémentaires visant notamment à déterminer la quantité de gazole présente dans le réservoir » en question.
© MaxPPP
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Quant à la propagation si rapide du feu c’est toujours le grand flou. Un dernier rapport d’expertise portant sur l’analyse des produits dangereux doit être remis dans les prochains jours.
A partir de là les avocats des parties civiles auront un délai d’un mois pour faire des demandes d’enquêtes complémentaires auprès du juge d’instruction. Ils ont d’ores et déjà l’intention de solliciter de nouvelles mesures. Car leur priorité, c’est la rapidité de l’incendie. Car à leurs yeux, sans cet incendie, l’accident n’aurait pas fait autant de victimes. 

« On voudrait déjà faire désigner un nouvel expert en incendie pour qu’il nous explique le rôle qu’a pu avoir notamment ce réservoir additionnel. Et d’autres questions encore sur les matières dangereuses, et d’autres questions peut être sur le parcours du camion, savoir depuis combien de temps il roulait, savoir si ce réservoir additionnel était ou non rempli » explique Antoine Chambolle avocat de parties civiles.

Indemnisation des victimes

Un processus qui fonctionne plutôt correctement et rapidement


85% DES AYANTS DROIT ONT ACCEPTÉ L'OFFRE D'INDEMNISATION
Dans cette affaire on compte 558 ayants droit, c'est-à-dire des rescapés, ou des proches des victimes. Dans ce dernier cas, sont concernés les conjoints, parents, grands-parents, beaux-frères, belles-sœurs, enfants, petits-enfants, arrières-petits-enfants, oncles et tantes ainsi que les neveux et nièces des victimes. A ce jour 85% d’entre eux ont accepté l’offre d’indemnisation qui leur a été faite. Ces personnes devraient percevoir les fonds d’ici deux à trois semaines, c'est-à-dire début novembre.
© JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP
© JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

FAIT RARE : LE PREJUDICE D’ATTENTE ET D’ANGOISSE RECONNU
« Le préjudice d’angoisse imminente et d’attente a été effectivement pris en compte. Et ça effectivement c’était mal considéré, mal pris en compte jusqu’à présent. Et là ça a été totalement reconnu pour l’ensemble des victimes », explique Jean-Paul Le Divenah coordinateur national de l'assistance aux victimes et familles de victimes de l'accident de Puisseguin.

SEULEMENT 3 COMPAGNIES D’ASSURANCE CONCERNEES : UN FACTEUR DE RAPIDITE
Dans cette affaire ce ne sont pas les compagnies d’assurance individuelles des victimes qui sont mises en cause mais celles des véhicules impliqués dans l’accident, c'est-à-dire celle du camion, celle de sa semi-remorque, et enfin celle de l’autocar.
« Le fait qu’il y ait peu de compagnies d’assurance est un facteur de rapidité » confirme Jean-Paul Le Divenah.


Raymond Silvestrini

© France 3
© France 3

 

pendant six mois, je n'ai pas pu dormir sans somnifères

Il est le seul rescapé à avoir accepté de nous rencontrer un an après le drame. S'il parle aujourd’hui, c’est pour que cet accident « reste dans les mémoires », et surtout pour faire en sorte que ce drame ne se reproduise pas.
Raymond Silvestrini, 69 ans, fait partie des huit personnes rescapées.

Ecoutez son témoignage

Le portrait d'un rescapé de l'accident de Puisseguin
Raymond Silvestrini a survécu à l'accident de bus de Puisseguin qui a fait 43 morts le 23 octobre 2015. il témoigne.  - Candice Olivari et Sylvie Tuscq-Mounet

 

Passager de l’autocar, il a réussi à échapper aux flammes en brisant une vitre puis en se défenestrant.
Celle avec qui il vivait depuis huit ans, Lucienne, est décédée dans l’accident.
Gravement blessé (quatre vertèbres fracturées et le sternum enfoncé) Raymond Silvestrini se remet petit à petit.
Il a vécu jour et nuit pendant quatre mois avec un corset, « un calvaire », et a consulté un kinésithérapeute à de multiples reprises. Le rescapé a également été suivi par un psychologue, aujourd’hui les séances sont terminées.
Désormais son souhait est de réussir à se passer complètement des somnifères pour retrouver le chemin du sommeil.

Je commence à avoir repris ma mobilité, ma force que j’avais avant. Moralement, ça s’estompe aussi. Pendant six mois je n’ai pas pu passer une nuit sans somnifère. Je revoyais tout ce que j’ai vu : les flammes, la fumée, l’horreur quoi 

L’horreur dans laquelle il a perdu sa compagne. Et depuis, impossible de surmonter cette épreuve en s’appuyant sur ses amis, ceux du club du 3e âge, puisque la plupart a perdu la vie dans l’accident.

Décimé, ce club de retraités n’a plus de président et personne n’a voulu prendre la relève. Plus de réunion, plus de sortie ni d’animation.
« Le club a disparu. Pour le moment on ne parle pas d’en refaire un. Moi c’est exclu de toutes façons, je ne ferai pas partie du club du 3e âge » assure Raymond Silvestrini.

Véritable miraculé, le rescapé s’étonne toujours et encore d’avoir survécu. Lors de ce moment que nous avons passé avec le retraité des chemins de fer, ce qui nous a le plus frappé c’est le poids de ses silences.
« _ Je suis toujours là…(silence). Voilà… bah oui… je peux plus… voilà. C’est, c’est énorme aussi, c’est comme ça.
_ Vous regrettez d’être toujours là ?
_ Au départ je l’ai regretté, parce que j’ai dit « pourquoi je me suis sauvé et pas les autres ? ». Mais après (…) non c’est bien que je sois là, et pour témoigner
».

Désormais, Raymond Silvestrini veut tout faire pour comprendre pourquoi le feu a pris si vite dans l’autocar. Les réponses à cette question permettront selon lui que des mesures soient prises et que des leçons soient tirées de ce drame.
« Si on avait pas eu cet incendie, on aurait pas eu un blessé » affirme-t-il.

Et aujourd'hui, quelles avancées sur la D17 ?

Le bitume a été entièrement refait sur cette route départementale à hauteur de Puisseguin. Il faut dire que l'accident du 23 octobre 2015 avait rendu totalement inutilisable la D17. 
Mais au delà du revêtement au sol, la configuration de la route reste la même. Même signalétique, même limitation de vitesse et même niveau de dangerosité. 

►Les explications d'Olivier Prax et de Nicolas Pressigout 
Accident de Puisseguin : la D17
Le point sur le route départementale 17 où s'est produit l'accident de Puisseguin le 23 octobre 2015 - Olivier Prax , Nicolas Pressigout

Intervient dans ce reportage : 
Frédéric Perrière, Directeur général adjoint chargé des territoires du Conseil Départemental de la Gironde