Bordeaux : "Les raisins du Reich", un livre qui dévoile la collaboration entre les nazis et le monde du vin

Dans un livre-enquête publié par Flammarion, intitulé "Les Raisins du Reich", le journaliste Antoine Dreyfus retrace l'histoire de la collaboration d'une partie des vignobles français avec l'Allemagne nazie. Dans le Bordelais, c'est un passé que l'on aimerait bien oublier...

Pendant onze mois, le journaliste Antoine Dreyfus a enquêté sur l'histoire de la collaboration d'une partie des vignobles français avec l'Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale. Il en a tiré un livre, paru chez Flammarion le 8 septembre dernier, intitulé "Les Raisins du Reich". 

Dans cet ouvrage, il guide le lecteur au fil de son enquête et de ses rencontres, à la découverte du système d'approvisionnement en vin de l'Allemagne nazie et de ses acteurs de l'époque. "Je n'ai pas voulu faire un travail d'historien, mais de journaliste", souligne-t-il, "pour rendre cette histoire accessible, et écrire un livre à destination du grand public". 

L'omerta bordelaise 

Si ce pan de l'histoire de la Seconde guerre mondiale a déjà fait l'objet de travaux universitaires dans les différents terroirs viticoles, ces derniers sont restés relativement confidentiels. Et l'enquête menée par Antoine Dreyfus y a suscité des réactions contrastées.

"En Champagne, on préfère mettre en avant une vision 'résistancialiste', qui ne correspond pas toujours à la réalité, mais en tout cas, il est possible de dialoguer avec les acteurs actuels de la filière. En Bourgogne, on regarde cette question en face, elle n'est pas toujours agréable mais il faut l'affronter. En revanche, dans le Bordelais, c'est l'omerta complète" souligne-t-il. 

L'enquêteur explique qu'il a eu ainsi beaucoup de mal à trouver des interlocuteurs dans la région. Il a néanmoins reçu de l'aide de quelques personnes, comme Florence Mothe, "la filleule de Louis Eschenauer, l’ex-roi du négoce bordelais, l’ami de Heinz Boemers, le patron allemand des achats des vins en France". Une "bouée dans cet océan de déni", comme le souligne l'auteur dans son livre. 

L'ancêtre du CIVB créé en 1943

Concrètement, à Bordeaux, cette collaboration avec le Reich est économique : elle passe par le négoce du vin, dont de très grandes quantités sont vendues à l'Allemagne, via Heinz Boemers, qui s'est installé Cours de l'Intendance, au coeur de la capitale girondine.

À la même époque, en 1943, l'ancêtre du CIVB, le conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux, qui regroupe les trois familles de la filière : la viticulture, le négoce et le courtage, voit le jour. "Toutes les interprofessions du vin voient le jour à ce moment-là, d'abord en Champagne, puis en Bourgogne, et enfin dans le Bordelais, sous l'impulsion de Vichy" note Antoine Dreyfus. 

C'est ce qu'avait notamment déjà souligné l'historien bordelais Sébastien Durand, auteur d'un ouvrage intitulé "Les vins de Bordeaux à l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale, 1938-1950 (Memoring, 2017)", issu de son travail de recherche et cité par Antoine Dreyfus. 

→ Antoine Dreyfus était invité de notre édition régionale mercredi 6 octobre, interviewé par Vincent Dubroca :

La mystérieuse Madame Kircher 

Grâce à Florence Mothe, et aux documents qu'elle fournit à l'enquêteur lors de sa visite, Antoine Dreyfus découvre une certaine Madame Kircher. Cette dernière est employée à partir de 1941 comme secrétaire de Heinz Boemers, celui qui est chargé de l'achat en France des vins destinés au Reich.

À la Libération, Gertrude Kircher, âgée de 23 ans, livre aux Forces Françaises de l'Intérieur des archives de son patron, dont elle était chargée de se débarrasser. Elle dresse aussi la liste des Bordelais particulièrement proches de Heinz Boemers, comme le détaille Antoine Dreyfus dans son livre. 

Après enquête, cela lui vaudra l'attribution de la nationalité française et un nouveau nom, Lucienne Dentz. Qu'est-elle devenue après ces années troublées ? Est-elle restée dans la région bordelaise ? "J'ai essayé de retrouver sa trace, mais je n'ai pas réussi" regrette Antoine Dreyfus. 

Bientôt un documentaire ? 

Depuis la parution de son livre, Antoine Dreyfus n'a pas encore été invité à le présenter dans la région bordelaise..."Mais je viendrais avec plaisir, si on me le propose !" 

Son enquête pourrait connaître un prolongement télévisuel, car un projet de documentaire est à l'étude. 

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