Suspension des incarcérations à la prison de Gradignan "les tensions sont toujours là"

Le centre pénitentiaire de Bordeaux-Gradignan accueille 822 détenus pour 439 places. C'est trop. Depuis plus d'une semaine, et c'est une première, les incarcérations de détenus sont suspendues faute de places. Entre manque de moyens pour la justice et régulation carcérale défaillante, les crispations et le découragement gagnent les détenus et le personnel.

Pour la première fois, depuis sa construction en 1967, le centre pénitentiaire de Gradignan, situé dans la banlieue bordelaise, trop rempli, ne peut accueillir de détenu supplémentaire, dans le quartier des hommes. Les mineurs et les femmes ne sont pas concernés. 

La mesure appliquée mi-mai est étendue encore en ce début de semaine, selon nos informations. Les personnes, qui doivent notamment être placées en détention provisoire, sont pour la plupart conduites à Mont-de-Marsan.

C'est une décision courageuse de fermer la porte, une mesure forte devant une impasse de faire face à la surpopulation.

Christine Maze, bâtonnière du barreau de Bordeaux

rédaction web France 3 Aquitaine

Il faut dire que l'établissement est l'un des plus chargés de France depuis une vingtaine d'années. "Nous avons 439 places en théorie mais accueillons 822 détenus dont 108 sur des matelas au sol" indique Ronan Roudaut, surveillant et délégué syndical Ufap-Unsa.

"La suspension des incarcérations permet de souffler un peu, mais les tensions sont toujours là. L'an dernier, il y a eu un engagement tacite de ne pas dépasser 80 matelas, mais on l'a dépassé. Il n'y a pas de suivi sérieux", affirme le représentant du personnel. 

Un surveillant pour cent détenus, deux à trois personnes par cellule

Ce qui fait un taux d'occupation presque doublé alors que la France a atteint un nouveau record d'incarcérations au 1er avril dernier selon le dernier rapport d'activité de la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) qui avait dénoncé des conditions de détention "inhumaines" à Gradignan dans un rapport en juillet 2022.  

"A Gradignan, la règle, c'est normalement deux surveillants par étage pour quarante détenus dans autant de cellules normalement, mais il y a en fait un surveillant pour une centaine de détenus, à deux donc voire trois dans une cellule, avec le troisième sur un matelas au sol. Vous imaginez les tensions possibles entre détenus et avec le personnel", décrit le surveillant.

"Dans ces conditions, le découragement gagne la population pénale comme les agents pénitentiaires. Tous observent les conséquences délétères de la surpopulation : la promiscuité qui engendre des violences, la saturation générale qui entrave l’accès à tous les services (hygiène, liens familiaux, soins, enseignement, travail, activités)" précise la CGLPL dans son rapport.

"Il manque plus de 50 magistrats à Bordeaux"

Personnels pénitentiaires, magistrats, associations de défense des détenus, nombreux sont ceux qui demandent une meilleure régulation carcérale et davantage de peines alternatives pour lutter contre la surpopulation chronique de trop nombreuses maisons d'arrêts comme Gradignan où sont détenus 70 % de prévenus, c’est-à-dire de personnes en attente de jugement.

Delphine Maze plaide aussi dans cette direction.  "Il y a une perte de sens et les dysfonctionnements sont globaux. Il faut plus de moyens pour la Justice. Plus de magistrats. Il en manque plus de cinquante rien qu'au tribunal de Bordeaux. Il faut repenser la question de la politique pénale à grande échelle. Et construire plus de prisons n'est pas la solution" souligne l'avocate qui fait référence à l'objectif actuel du gouvernement de construire 15 000 places de prison supplémentaires d'ici à la fin du quinquennat en 2027.

Le ministre de la Justice, Eric Dupond-Moretti a annoncé une hausse significative du budget de la justice, passant de 9,6 à 11 milliards d’euros entre 2023 et 2027. Mais les 7 000 places qui devaient être livrées avant la fin de l'année 2022 n'ont pas été construites en intégralité, avait relevé la Cour des comptes.  

Agrandissement de la prison

A Gradignan, le ministère de la Justice a décidé de reconstruire le centre pénitentiaire, en plusieurs phases.

Le chantier a démarré l'an dernier et doit s'achever, au mieux en 2026-2027, avec, au total, 600 places proposées. Une partie rénovée devrait être ouverte avant l'été 2023. "Ce sera du mieux, mais on sait déjà que l'on sera en capacité maximale", note Ronan Roudaut.

Au-delà de la surpopulation, le surveillant décrit des conditions de travail dégradées pour les agents dans l'établissement. "Il y a des personnels en souffrance. Avec une usure prématurée des collègues. La gestion des ressources humaines est catastrophique, tous grades confondus. C'est un dossier important aussi. Il n'y a même pas de médecine du travail" déplore-t-il.

D'après le délégué syndical, il manquerait une trentaine de postes pour bien assurer le travail en plus des 300 agents. Les tensions ne semblent pas prêtes de retomber.